« Les femmes n’ont aucune idée de la haine que les hommes leur portent ». Elle a écrit cette phrase en 1970 et a refusé de s’excuser. Le monde ne fut plus jamais le même.
Son nom était Germaine Greer. Elle est née à Melbourne en 1939, dans une maison qui n’était pas particulièrement chaleureuse. Ce que cette maison lui a donné, si ce n’était pas du réconfort, c’est un esprit qui refusait de rester immobile. Elle a quitté l’Australie à vingt ans. Elle est arrivée à Cambridge. Elle a été l’une des premières femmes à obtenir un doctorat en littérature anglaise là-bas.
À la fin des années soixante, elle enseignait et écrivait un livre. Ce n’était pas un appel poli à la justice masculine. Elle ne demandait pas des changements graduels. Elle ne se positionnait pas prudemment pour ne déranger personne.
« La femme eunuque » affirmait que la féminité elle-même était un acte de conditionnement. La douceur, la complaisance, l’effacement de soi soigneusement appris chez les femmes n’était pas leur nature. C’était une cage construite pour donner l’impression d’être une peau.
Le mot du titre n’était pas un hasard. Elle a choisi « eunuque » pour son impact et sa précision. Elle disait que quelque chose leur avait été arraché — non pas chirurgicalement, mais culturellement, systématiquement — et que cet arrachement avait été si complet que beaucoup de femmes en étaient venues à croire que cette diminution était simplement ce qu’elles étaient.
Le livre a été publié en octobre 1970. Il s’est vendu rapidement. Il a été traduit dans de nombreuses langues. Greer est devenue l’une des figures intellectuelles les plus reconnues au monde du jour au lendemain. Elle apparaissait à la télévision, débattait dans des forums publics, et refusait systématiquement de jouer le rôle de la femme raisonnable qui rassure le public en expliquant qu’elle ne pense pas vraiment ce qu’elle dit.
Mais elle le pensait.
Ce qui a frappé les lecteurs n’était pas seulement l’argument, mais le refus de s’excuser inscrit dans chaque ligne. Greer écrivait comme si l’inconfort du lecteur n’était pas son problème. C’était précisément le point. La calibration soigneuse du ton pour minimiser l’offense — c’est exactement contre cela qu’elle écrivait.
Les critiques ont qualifié le livre d’obscène, d’irresponsable, de dangereux. Certaines féministes de l’époque l’ont trouvé trop provocateur. Les commentateurs masculins ont tenté de la discréditer avec condescendance, une stratégie qui n’a pas très bien fonctionné.
Elle est restée engagée pendant des décennies. Le livre, et ce qu’il lui a coûté pour le publier sans adoucir une seule phrase, est un fait historique. Une femme de Melbourne. Un doctorat de Cambridge. Un livre publié sans excuses.
Et une phrase qui continue de déranger plus de cinquante ans plus tard : « Les femmes n’ont aucune idée de la haine que les hommes leur portent ».
Elle ne l’a pas écrite pour choquer gratuitement. Elle l’a écrite parce qu’elle croyait que c’était vrai. Et elle l’a écrite de manière à obliger les lecteurs à l’affronter plutôt qu’à le rejeter. C’est ce qui a rendu « La femme eunuque » différent. Elle ne demandait pas la permission. Elle n’adoucissait pas le choc. Elle ne cherchait pas à être plus facile à avaler.
Pour comprendre l’impact de Greer, il faut comprendre le monde dans lequel elle écrivait. 1970. Dans de nombreux pays, les femmes mariées ne pouvaient pas encore avoir de carte de crédit à leur nom. L’avortement était illégal. Le viol conjugal n’était pas reconnu comme un crime. Les femmes étaient renvoyées de leur travail lorsqu’elles se mariaient ou tombaient enceintes.
Dans ce monde, dire que les hommes haïssaient les femmes n’était pas une exagération. C’était la description d’un système. Un système qui éduquait les filles à être complaisantes et les garçons à dominer. Un système qui enseignait aux femmes que leur valeur dépendait de leur apparence, de leur pureté, de leur capacité à plaire.
Greer n’a pas inventé le féminisme. Mais elle lui a donné une voix qui refusait de chuchoter. Pendant que d’autres écrivaient des traités académiques remplis de notes de bas de page, Greer écrivait comme si elle parlait directement à une femme dans sa cuisine. Elle utilisait des mots crus. Elle racontait des histoires personnelles. Elle rendait la théorie charnelle.
Cette accessibilité était révolutionnaire. Car son message ne s’adressait pas seulement aux intellectuels. Il s’adressait à la femme au foyer épuisée. À la secrétaire exploitée. À la mère fatiguée. À toutes ces femmes qui sentaient que quelque chose n’allait pas sans avoir les mots pour le dire. Greer leur a donné ces mots.
Le titre « La femme eunuque » était une provocation délibérée. Un eunuque est un homme castré. Greer disait que les femmes avaient été socialement castrées — qu’on leur avait arraché leur pouvoir, leur ambition, leur sexualité, leur voix. Mais elle disait aussi que cette castration n’était pas naturelle. Elle était imposée. Et donc, elle pouvait être renversée.
C’était le message central : tu n’es pas née ainsi. On t’a faite ainsi. Et tu peux défaire cela. Tu peux récupérer ce qui t’a été pris. Tu peux cesser d’être un eunuque et redevenir une femme entière, sans excuses.
Greer a reçu toutes sortes d’insultes. On l’a traitée de laide, d’amère, de dangereuse. On a dit que ses idées détruiraient la famille et la civilisation. Mais elle n’a jamais répondu avec la colère que l’on aurait pu attendre. Elle a utilisé l’humour. L’intelligence. L’ironie. Et elle a continué.
Parce qu’elle comprenait quelque chose de fondamental : l’objectif de ces attaques n’était pas de la blesser. C’était de la faire taire. Et elle a refusé de se taire.
Aujourd’hui, beaucoup des choses pour lesquelles elle s’est battue sont devenues réalité. Les femmes peuvent avoir des cartes de crédit. L’avortement est légal dans de nombreux endroits. Le viol conjugal est un crime. Mais le travail n’est pas terminé. L’écart salarial persiste. Les femmes sont encore jugées sur leur apparence avant leur talent.
C’est pourquoi son livre reste pertinent. Non pas parce qu’il contient toutes les réponses, mais parce qu’il a posé la bonne question : pourquoi les femmes acceptent-elles d’être moins ? Pourquoi s’excusent-elles d’exister ? Pourquoi disent-elles « pardon » quand elles n’ont rien fait de mal ?
Mais il y a quelque chose que peu de gens savent. Quelque chose que Greer a confié des décennies plus tard, dans une interview intime, sur le prix qu’elle a payé pour avoir dit la vérité. Et cette confession…
Qu’a révélé Germaine Greer sur le coût réel de l’écriture de « La femme eunuque » ? Et pourquoi, malgré tout, n’a-t-elle jamais regretté de l’avoir fait ? La réponse — la partie la plus humaine et vulnérable de cette histoire — a été laissée dans le premier commentaire. Là, je vous raconte comment une femme de Melbourne a affronté le monde entier avec une phrase qui fait encore mal aujourd’hui, et comment son héritage continue de vivre dans chaque femme qui refuse de se rétrécir.
"Il faut toujours ramener la vie à sa nécessité première de faim, de soif et de poésie. Le monde moderne détruit nos forces vitales, notre capacité à être attentif, rêveur, lent, amoureux, notre capacité à faire des gestes gratuits.
Les livres, l’écriture, la beauté, la poésie, certaines musiques peuvent nous ramener à nous-mêmes et donner des forces pour lutter contre l’éparpillement où nous nous trouvons avec une âme déchiquetée, partout sur la planète, lancée aux chiens.
La méditation, la beauté, la simplicité, le resserrement sur quelques phrases, sur un visage, sur la vie ordinaire, tout ça nous donne des forces pour résister. C’est le grand mot, c’est résister. "
Christian Bobin, France Inter (2012)
Merci à Christophe Clavé pour cet éclairage sur l’appauvrissement de la langue et la ruine de la pensée 🙌
"La disparition progressive des temps (subjonctif, passé simple, imparfait, formes composées du futur, participe passé…) donne lieu à une pensée au présent, limitée à l’instant, incapable de projections dans le temps.
La généralisation du tutoiement, la disparition des majuscules et de la ponctuation sont autant de coups mortels portés à la subtilité de l’expression.
Supprimer le mot «mademoiselle» est non seulement renoncer à l’esthétique d’un mot, mais également promouvoir l’idée qu’entre une petite fille et une femme il n’y a rien.
Moins de mots et moins de verbes conjugués c’est moins de capacités à exprimer les émotions et moins de possibilité d’élaborer une pensée.
Des études ont montré qu’une partie de la violence dans la sphère publique et privée provient directement de l’incapacité à mettre des mots sur les émotions.
Sans mot pour construire un raisonnement, la pensée complexe chère à Edgar Morin est entravée, rendue impossible.
Plus le langage est pauvre, moins la pensée existe.
L’histoire est riche d’exemples et les écrits sont nombreux de Georges Orwell dans « 1984 » à Ray Bradbury dans « Fahrenheit 451 » qui ont relaté comment les dictatures de toutes obédiences entravaient la pensée en réduisant et tordant le nombre et le sens des mots.
Il n’y a pas de pensée critique sans pensée. Et il n’y a pas de pensée sans mots.
Comment construire une pensée hypothético-déductive sans maîtrise du conditionnel ? Comment envisager l’avenir sans conjugaison au futur ? Comment appréhender une temporalité, une succession d’éléments dans le temps, qu’ils soient passés ou à venir, ainsi que leur durée relative, sans une langue qui fait la différence entre ce qui aurait pu être, ce qui a été, ce qui est, ce qui pourrait advenir, et ce qui sera après que ce qui pourrait advenir soit advenu ? Si un cri de ralliement devait se faire entendre aujourd’hui, ce serait celui, adressé aux parents et aux enseignants : faites parler, lire et écrire vos enfants, vos élèves, vos étudiants.
Enseignez et pratiquez la langue dans ses formes les plus variées, même si elle semble compliquée, surtout si elle est compliquée. Parce que dans cet effort se trouve la liberté. Ceux qui expliquent à longueur de temps qu’il faut simplifier l’orthographe, purger la langue de ses «défauts», abolir les genres, les temps, les nuances, tout ce qui crée de la complexité sont les fossoyeurs de l’esprit humain. Il n’est pas de liberté sans exigences. Il n’est pas de beauté sans la pensée de la beauté."
Christophe Clavé
Sur la peur – Khalil Gibran
"On dit que, juste avant d’entrer dans la mer,
une rivière tremble de peur.
Elle regarde en arrière le chemin qu’elle a parcouru,
depuis les sommets des montagnes,
la longue route sinueuse à travers forêts et villages.
Et devant elle,
elle voit un océan si vaste
que s’y engager
revient à disparaître à jamais.
Mais il n’y a pas d’autre choix.
La rivière ne peut pas faire demi-tour.
Personne ne peut revenir en arrière.
Reculer est impossible dans l’existence.
La rivière doit prendre le risque
d’entrer dans l’océan,
car ce n’est qu’alors que la peur disparaîtra,
car c’est là que la rivière comprendra
qu’il ne s’agit pas de disparaître dans l’océan,
mais de devenir l’océan."
La française Florence Aseult mérite d'être mise en avant pour son don artistique de l'enluminure.
Voici une page de manuscrit intitulée "La Passion du Christ", qu'elle peint à la main sur du parchemin de chèvre selon la tradition médiévale.
Magnifique !🤩
(🎥aseultenluminure/IG)
"Lire, c'est partir, s'égarer, faire des rencontres, s'arrêter pour réfléchir ou rêver, repartir en jubilant, écouter battre son cœur, se désaltérer, voler des cerises ou des pommes, avoir peur, avoir envie, s'émerveiller, se plaindre, s'interroger , se souvenir, et ainsi poursuivre, voyageur infatigable, jusqu'au bout du livre."
Bernard Pivot
"Le peuple est un troupeau imbécile, tantôt stupidement patient et tantôt férocement révolté. On lui dit : « amuse-toi. » Il s’amuse. On lui dit : « Vote pour l’Empereur. » Il vote pour l’Empereur. Puis, on lui dit : « Vote pour la République. Et il vote pour la République.
Ceux qui le dirigent sont aussi sots, mais au lieu d’obéir à des hommes, ils obéissent à des principes, c’est-à-dire des idées réputées certaines et immuables, en ce monde où l’on n’est sûr de rien, puisque la lumière est une illusion, puisque le bruit est une illusion."
Guy de Maupassant, Le Horla et autres contes fantastiques
@Generations7080 Club des 5, fantomette, l etalon noir etc..
Que de bons moments passés à voyager, à apprendre...etc...Aujourd'hui je cherche à les racheter dans les vide grenier 🙂
@AlBlaineau Très belle, oui, mais vous ne cherchez pas à savoir où elle se trouve avant de la poster? C est dommage à l heure de l IA de ne pas citer vos sources non?
"Le meilleur pour les turbulences de l'esprit, c'est apprendre. C'est la seule chose qui n'échoue jamais. Vous pouvez vieillir et trembler, vous pouvez veiller la nuit en écoutant le désordre de vos veines, vous pouvez manquer votre seul amour et vous pouvez perdre votre argent à cause d'un monstre ; vous pouvez voir le monde qui vous entoure dévasté par des fous dangereux, ou savoir que votre honneur est piétiné dans les égouts des esprits les plus vils, il n'y a qu'une seule chose à faire dans de telles conditions : apprendre."
Marguerite Yourcenar, Sources II
"Vos enfants ne sont pas vos enfants. ils sont fils et filles du désir de vie en lui-même. Ils viennent par vous mais non de vous, et bien qu’ils soient avec vous, ce n’est pas à vous qu’ils appartiennent. Vous pouvez leur donner votre amour mais non vos pensées, car ils ont leurs propres pensées. Vous pouvez loger leurs corps mais non leurs âmes, car leurs âmes habitent la demeure de demain, que vous ne pouvez vous efforcer de leur ressembler, mais n’essayez pas qu’ils vous ressemblent. Car la vie ne retourne pas en arrière ni s’attarde à hier. Vous êtes les arcs qui projettent vos enfants telles des fl��ches vivantes. L’archer voit la cible sur le chemin de l’infini, et il vous courbe avec toute sa force pour ses flèches aillent vite et loin. Que cette courbure, dans les mains de l’archer, tende à la joie; car comme il aime la flèche qui vole, il aime aussi l’arc qui est stable."
Khalil Gibran