Je pense que nous pécherions collectivement par essentialisation ethnique ou génétique de certaines compétences militaires, si ce n’est par un raccordement frauduleux et romantisé à certains pans de l’histoire de nos forces armées.
Il m'a semblé nécessaire d'apporter ma petite contribution à ce débat. Je précise que mes propos ne sont pas ordonnés :
1° Le M23 reste cantonné aux montagnes, un avantage stratégique temporaire. Le M23 n’a pas démontré une force de frappe hors de son territoire montagneux. Il bénéficie d’une maîtrise du terrain, d’une logistique fluide et d’un approvisionnement ininterrompu en hommes, armes et vivres grâce à la proximité des frontières rwandaise et ougandaise. Tant qu’il ne se projette pas au-delà de 100 km de ces bases logistiques, son apparente invincibilité reste une illusion tactique. Les FARDC ne disposent pas d'un régiment Alpin : Ça n'a jamais été une priorité pour Kinshasa.
2°. Les FARDC reculent pour protéger les civils, pas par faiblesse. Ça fait mal, mais c'est vrai. Contrairement au M23, qui instrumentalise l’identité ethnique sans se soucier des populations, les FARDC évitent d’exposer les civils au combat. D’où certains décrochages stratégiques, comme cela a été observé à Bukavu ou Kirumba. Ce n’est pas nécessairement une déroute militaire, mais une tentative de limiter les massacres.
3°. Makenga est un pion, une chaire à canon, et pas vraiment un stratège militaire. Celui qui se fait appeler Sultani Makenga est une création de l’APR (Armée Patriotique Rwandaise). Son image de génie militaire est exagérée pour intimider ses adversaires, une propagande entretenue. En 2013, lorsqu’il a perdu son appui rwandais, il s’est écroulé en quelques semaines. Son efficacité repose uniquement sur le soutien technologique et logistique du Rwanda et de l’Ouganda. Sinon, un fauve blessé, sans réel objectif, si ce n'est se dissimuler parmi des cibles civiles, pour exploiter la faiblesse ennemie.
4°. La guerre de l’information biaise la perception des forces en présence. Nous sommes focalisés sur la déroute récente et non sur le temps. Notre perception est biaisée par l'immédiateté. La désinformation orchestrée par Kinshasa et Kigali alimente une illusion d’invincibilité des troupes ennemies. Les FARDC sont démoralisées par des narratifs contradictoires qui sapent leur confiance. Une guerre se gagne aussi par la maîtrise du discours stratégique, et la RDC est encore en retard sur ce point. N'oubliez pas que nous combattons en défensive.
5°. La reethnicisation récente de l'ossature militaire est une erreur stratégique et le seul responsable c'est Tshisekedi. L’erreur de croire que l’armée congolaise a été dominée par une seule ethnie remonte à la colonisation. Et il ne faut pas confondre l'institionnalisation du Lingala comme langue des armées au "Bangalisation" des armées. La Force Publique, puis l’ANC sous Mobutu, et enfin les FAZ et les FARDC, ont toujours été multiethniques. Cependant, la politique récente de Tshisekedi a déconstruit cette dynamique en introduisant des réseaux ethniques de protection du régime au détriment de la défense nationale. Résultat ? Beaucoup d’officiers préfèrent l’inertie pour éviter d’être impliqués dans des guerres politiques internes internationalisées.
6°. Le mythe de l'invincibilit�� des milices du Kivu est un mirage. L’argument selon lequel les milices du Kivu seraient des guerriers supérieurs ne tient pas. Le RCD, le CNDP et le M23 ont perdu plusieurs batailles, malgré le soutien du Rwanda. Ils ont accumulé des défaites répétées sous le RCD, notamment 15 fois entre Kanyabayonga et les Armoiries, malgré des positions avancées à la Rwindi et sur le lac à Vichumbi.
En 2009, le CNDP a été écrasé grâce à la stratégie de dédoublement (méthode Amisi-Kahimbi) appliquée par les FARDC.
En 2013, la Brigade d’Intervention de la MONUSCO et les FARDC ont anéanti le M23, après qu'ils ont été à nouveau dédoublés et chassés d'en dehors des cibles civiles. Si ces combattants étaient si redoutables, ces défaites successives n’auraient jamais eu lieu.
7°. La chute des FAZ en 1997 était plus un problème interne, et vraiment pas une supériorité ennemie.
Lorsque l'APR et les nouvelles recrues congolaises sous le label AFDL ont conquis la RDC en quelques mois, ce n’est pas parce qu’ils étaient une force militaire supérieure. Les FAZ étaient gangrénées par l’affairisme comme aujourd'hui, manquaient de commandement et de soutien politique. Ce n’est pas l’ennemi qui était fort, c’était nous qui étions désorganisés. Comme aujourd'hui.
8°. L’expérience du combat ne remplace pas une armée bien structurée. Lorsqu’il a perdu confiance dans ses officiers, Mobutu a misé sur la DSP (ex-Garde Spéciale Présidentielle) composée de "soldats naturels". Pourtant, en 1997, cette "élite" s’est écroulée sans combattre, prouvant que l’armée ne se construit pas sur l’instinct, mais sur la structure et la discipline. Quarante jours à ramper ne remplacent en Centre d'instruction. Et dix ans à tirer sur des civils ne remplacent pas des vrais entraînements.
9°. Les réels stratèges militaires congolais ne sont pas des chefs de guerre tribaux. L’efficacité d’une armée repose sur le commandement et la planification stratégique. Des officiers comme Mamadou Ndala, Masunzu, Kasikila, Agolowa, Simba Hussein, Donatien Mahele et Lucien Bahuma ont démontré qu’un bon stratège ne se mesure pas au nombre de batailles livrées, mais à sa capacité à organiser, anticiper et exécuter des opérations militaires complexes ; quitte à tremper dans l'insubordination envers le politique.
10°. Les milices pro-Kigali ou pro-Kinshasa du Kivu sont une menace, pas une solution. Les milices du Kivu, notamment le M23, le CNDP et certains groupes Maï-Maï labellisés "Wazalendo", ont toujours eu une double allégeance qui met en péril la souveraineté nationale. Une armée forte ne peut pas être bâtie avec des éléments déloyaux et ethnicistes, mais avec des soldats entièrement fidèles à l’État, à la République et non à une communauté régionale, non moins à la survie d'un régime tribaliste.
D'où, à mon humble avis, la RDC n’a pas besoin d’une armée ethnique ou régionalisée, mais d’une institution militaire professionnelle, disciplinée et patriote.
Le pragmatisme ne justifie pas l’intégration de forces potentiellement déloyales. Absorber les milices de Masisi et Rutshuru dans les FARDC n’a jamais fonctionné et ne fonctionnera jamais tant que la question de la loyauté n’est pas réglée.
Une armée efficace ne se construit ni sur la guerre permanente ni sur des alliances ethniques, mais sur une structure bien organisée, une discipline rigoureuse et une vision nationale cohérente.
PS. Il y a tout un chapitre sur la fabrique des FARDC dans ce bouquin : https://t.co/9wcg9sAEdC