Cette histoire autour de Mbappé est tout à fait édifiante. Elle a le mérite de révéler, une fois de plus, l’ampleur des incompréhensions culturelles et la difficulté, de part et d’autre, à faire l’effort de comprendre la position de l’autre.
Ce qu’a dit Mbappé était clairement une maladresse. Il n’aurait pas dû le formuler ainsi, non pas parce que c’est « interdit » en soi, mais parce qu’il est (ou était) massivement sponsorisé par des marques chinoises. Un Français lambda a parfaitement le droit de dire ce qu’il pense ; il n’a aucun compte à rendre à la Chine. Même des responsables politiques étrangers ont déjà tenu des propos bien plus durs sur Mao ou le régime chinois sans que cela entraîne pour eux de conséquences personnelles directes. La situation de Mbappé est différente : il était payé pour représenter ces marques. Partout dans le monde, un ambassadeur de marque évite de dire des choses qui vont frontalement contre les intérêts ou les sensibilités de ceux qui le financent.
La réaction des marques chinoises (rupture immédiate des contrats) peut paraître disproportionnée vue de France. Elle ne l’est pas tant que ça si l’on considère deux éléments : d’un côté, beaucoup de Chinois ne comprennent pas cet humour à la française, léger et iconoclaste ; de l’autre, beaucoup de Français ne comprennent pas pourquoi certains sujets restent tabous en Chine.
Certains affirment d’ailleurs que les Chinois ne seraient pas au courant de cette histoire. C’est évidemment faux : tout le monde en parle en Chine. Les Chinois suivent très bien ce qui se passe en France ; ils ne se privent pas de commenter la cérémonie woke d’ouverture des Jeux olympiques, ou les émeutes et pillages récents. Croire que l’information en Chine pourrait être contrôlée à ce point, relève du fantasme.
Contrairement à ce que pensent beaucoup de Français, la Chine n’est pas un pays où l’on ne peut « rien dire ». Dans la vie quotidienne, sur une multitude de sujets, la liberté de parole est réelle, mais il y a des limites et des différences culturelles. Mao n’est pas seulement un personnage historique : il est, dans le récit officiel, le fondateur de la République populaire. Beaucoup de Chinois savent très bien qu’il n’était pas un homme parfait, et certains le disent en privé. Mais le faire publiquement, surtout sur un ton moqueur, peut heurter à la fois une culture du respect envers l’histoire nationale et des lignes rouges politiquement sensibles.
On pourrait faire un parallèle avec la Thaïlande et le crime de lèse-majesté : on peut y critiquer beaucoup de choses, mais pas le roi, et encore moins publiquement. Pour autant, peu de gens qualifient la Thaïlande de « dictature ». Ce sont des cultures différentes, avec des hiérarchies de ce qui peut être dit.
Pour prendre un exemple qui parle aux Français : votre femme ou votre petite amie a pris du poids et vous demande votre avis. Allez-vous systématiquement lui dire la vérité brute ? Et si vous le faites, avec quels mots, et dans quel cadre, en privé ou devant d’autres personnes ? Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire n’importe comment et n’importe où.
D’un côté, beaucoup de Français ne comprennent pas pourquoi certains sujets ne se disent pas librement en Chine ; ils y voient uniquement de la censure. De l’autre, beaucoup de Chinois ne comprennent pas l’esprit critique français, qui considère que presque tout peut être dit, y compris sur un ton ironique.
Il faut aussi être honnête sur un autre point : une partie du rejet que Mbappé suscite chez certains Français (dont moi) n’a rien à voir avec le football, mais avec ses prises de position politiques, notamment depuis son fameux message sur « le petit ange parti trop tôt ». Depuis, je ressens une forme de rejet à chaque fois que je vois son image, très présente en Chine. Je le dis donc avec une note d’humour : voir un peu moins sa tête ne me dérange pas. Mais cela ne m’empêche pas d’être objectif : ce qu’il a dit sur Mao était maladroit, mais l’intention n’était pas mauvaise. Il est assez normal qu’un footballeur ne soit pas un expert de l’histoire chinoise. Il est également normal qu’il présente des excuses. Beaucoup le critiquent parce qu’il mettrait les intérêts financiers avant le reste, mais n’est-ce pas précisément ce qu’on attend d’un professionnel ? Cela fait partie de son métier. Mbappé n’est pas un militant ni un homme politique ; il n’est pas là pour dire ce qu’il pense sur tous les sujets, mais pour jouer au football et gérer son business.
Nous nous retrouvons donc dans une situation chaotique où tout le monde a en partie raison et en partie tort. Une chose est sûre : presque personne ne semble vouloir faire l’effort de comprendre l’autre.