Je me souviens de la première phrase. Cette chambre de Saint-Pétersbourg, étroite comme un cercueil, la chaleur suffocante de juillet, et cet homme, Raskolnikov, qui descend dans la rue avec, déjà, quelque chose de décidé dans le regard. Dostoïevski n'installe pas confortablement son lecteur. Il commence dans une conscience en ébullition, et cette conscience va devenir votre prison pour les cinq cents pages qui suivent. Vous n'en sortirez pas indemne.
Tout le génie du roman tient dans ce paradoxe fondateur : l'acte central, le meurtre, a lieu très tôt, au premier tiers du livre. Ce n'est pas un roman policier dont on attendrait le dénouement. Ce que Dostoïevski veut explorer, ce n'est pas le crime. C'est ce qui vient après. Ce délitement silencieux, cette fièvre de l'âme qui ne trouve plus de repos, cette façon qu'a la culpabilité de coloniser chaque pensée, chaque regard échangé dans la rue, chaque silence un peu trop long dans une conversation anodine.
Raskolnikov est l'un des personnages les plus dérangeants de toute la littérature mondiale. Et il l'est précisément parce qu'il n'est pas un monstre. Il est brillant, sensible, capable de gestes d'une générosité folle (donner ses derniers kopecks à une famille qu'il ne connaît pas, ressentir une compassion réelle pour les misérables qui l'entourent). Et en même temps, il a construit dans sa tête une théorie glaçante : il existerait deux catégories d'hommes. Les ordinaires, qui doivent obéir aux lois. Et les extraordinaires (Napoléon, César) qui ont le droit de franchir certaines limites si leur génie le justifie. Le meurtre qu'il commet n'est, dans sa logique, qu'une épreuve : est-il de ceux qui tremblent, ou de ceux qui osent ?
Ce qui est terrifiant, c'est que ce raisonnement-là n'est pas absurde. On le comprend. On voit d'où il vient, comment il s'est construit, brique par brique, dans l'isolement et la misère intellectuelle d'un jeune homme trop intelligent et trop seul. Dostoïevski ne nous présente pas une idée monstrueuse en la rendant monstrueuse. Il nous la présente séduisante, cohérente, et c'est ça qui glace le sang. Parce qu'on se retrouve à suivre le fil de ce raisonnement avec une inquiétante facilité.
Puis la hache tombe. Et tout s'effondre.
Ce que Dostoïevski comprend, et que peu d'écrivains avant lui avaient su exprimer avec cette brutalité, c'est que la souffrance morale est une réalité physiologique. Raskolnikov ne souffre pas de remords au sens vague et sentimental du terme. Il souffre dans son corps, dans sa fièvre, dans ses cauchemars, dans son incapacité à manger, à dormir, à regarder les gens en face. Le châtiment du titre n'est pas la Sibérie, elle arrive presque comme une délivrance, à la fin. Le vrai châtiment, c'est ce que Raskolnikov s'inflige lui-même pendant les semaines qui précèdent son aveu. Cette torture intérieure que nul juge ne lui a ordonnée, mais que quelque chose en lui lui impose avec une implacable rigueur. Appelons ça l'âme, faute de mieux.
Dostoïevski était épileptique, criblé de dettes, hanté par ses propres démons. Il avait fr��lé le peloton d'exécution à vingt-huit ans, gracié in extremis, au dernier moment, dans ce qui s'avéra être une mise en scène du tsar. Il avait connu le bagne sibérien. Il savait ce que c'est que de vivre dans l'extrême, dans le dénuement, dans la confrontation nue avec soi-même. Et cette expérience-là se sent à chaque page de Crime et Châtiment. Ce n'est pas un écrivain qui imagine la souffrance, c'est un homme qui l'a habitée et qui la restitue avec la précision d'un chirurgien.
Avec cette vidéo sur le prix Goncourt 1918, Civilisation de Georges Duhamel, nous achevons le cycle de 5 prix Goncourt sur la première guerre mondiale ! Et ce roman est une véritable claque !
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Les Racines du ciel
En 1956, un homme dépose un manuscrit chez Gallimard. Il s'appelle Romain Gary, il a déjà vécu mille vies (aviateur des Forces françaises libres, résistant, diplomate) et il va obtenir pour ce texte le Prix Goncourt. Personne ne sait encore qu'il en obtiendra un second, vingt ans plus tard, sous le nom d'Émile Ajar, dans la plus belle fraude littéraire du siècle. Mais ça, c'est une autre histoire.
Celle qui nous occupe ce soir se passe au Tchad, dans une Afrique équatoriale encore française, poussiéreuse et brûlante. Morel, ancien déporté, ancien résistant lui aussi, y mène un combat que tout le monde juge absurde : il veut interdire le massacre des éléphants. Autour de lui s'agglutinent des colons désabusés, des fonctionnaires cyniques, une femme blessée par la guerre, un prince déchu, toute une humanité fatiguée qui, malgré elle, se reconnaît dans cette croisade insensée.
Car ce n'est jamais vraiment des éléphants qu'il s'agit. Gary, qui a vu l'homme au plus près de sa barbarie pendant la guerre, sait que la cruauté ne s'arrête jamais à une seule victime. Celui qui accepte qu'on abatte un géant pour ses défenses acceptera, demain, bien d'autres abattages. Protéger ces bêtes immenses et silencieuses, c'est refuser un principe : celui qui autorise la destruction du vivant sous prétexte de profit, de progrès, de nécessité.
Il y a dans ce roman une intuition folle pour 1956 bien avant que l'écologie n'existe comme mot, comme cause, comme parti. Gary comprend que la nature et la liberté se défendent par le même geste. Que la tyrannie commence toujours par un mépris. Morel ne sauve pas des éléphants par sentimentalisme. Il les sauve parce qu'un monde qui laisse mourir sans remords ses géants est un monde qui a déjà abdiqué.
Et sous les paysages arides du Tchad, sous les dialogues brûlants, on sent battre la propre blessure de Gary : celle d'un homme qui a vu son siècle sombrer dans l'horreur et qui cherche, contre toute raison, une preuve que l'espèce humaine mérite encore d'exister.
Soixante-dix ans plus tard, les défenses continuent de tomber. Le barrissement de Morel, lui, résonne toujours.
J'ai exploré pour vous les centaines de romans de cette rentrée littéraire 2026, j'ai sélectionné 50 titres et je vous en parle en vous donnant mon ressenti personnel ! Alors, combien vous tentent ?
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Dans ma dernière vidéo je m’attaque à un débat récurrent : est-il indispensable de lire un classique ? Quel est leur rôle ? Sont-ils essentiels ou constituent-ils un mythe fabriqué par une certaine classe ?
J’aborde tous ces sujets et je donne mon avis tranché, loin de toute posture !
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Notre histoire du prix Goncourt débarque sur le podcast « Cosmos Littéraire ». Il y aura un épisode par jour disponible gratuitement sur toutes les plateformes d’écoute de podcast et toujours disponibles sur notre chaîne YouTube !
Aujourd’hui : Force ennemie, de John-Antoine Nau, Prix Goncourt 1903.
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Nouvelle vidéo sur un prix Goncourt avec La flamme au poing, écrit en 1917 et qui fut l’instrument au service d’une propagande de guerre !
Il n’en reste pas moins qu’il y a des choses très intéressantes à en dire, nous avons hâte d’avoir vos retours !
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Je vous conseille vivement d’aller voir cette vidéo !
À travers Le Feu d’Henri Barbusse, prix Goncourt 1916, nous poursuivons notre grande analyse de tous les prix Goncourt depuis 1903. Mais ce roman occupe une place à part : il a profondément marqué son époque, bouleversé le regard porté sur la Première Guerre mondiale et demeure, plus d’un siècle après sa parution, d’une force saisissante.
Dans cette vidéo, nous revenons sur la genèse de cette œuvre exceptionnelle, son contexte historique, les raisons de son immense retentissement, ainsi que sur une analyse approfondie du roman et de ses enjeux.
Et je dois le dire : Adeline y livre une analyse absolument remarquable, parmi les plus fines et les plus éclairantes que nous ayons proposées jusqu’à présent.
Très sincèrement, je pense que c’est peut-être l’une des meilleures vidéos que nous ayons réalisées depuis le début de notre aventure consacrée aux prix Goncourt.
Si vous aimez la littérature, l’histoire ou si vous souhaitez simplement découvrir pourquoi ce livre a changé durablement le paysage littéraire français, je vous encourage vraiment, vraiment à aller la regarder.
J’espère qu’elle vous plaira autant que nous avons eu à cœur de la réaliser.
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LIVRE ET POP-CORN | 🎬 SHINING : STEPHEN KING A-T-IL RAISON DE DÉTESTER LE FILM DE KUBRICK ? 📚
Un écrivain horrifique au sommet de son art. Un cinéaste de génie. Un roman devenu culte. Un film devenu légendaire. Et entre les deux… un énorme malentendu.
Quand Stephen King publie Shining en 1977, il livre bien plus qu’une histoire de maison hantée : c’est un roman sur l’alcoolisme, la violence familiale, la culpabilité et la peur de devenir celui que l’on redoute d’être.
Quelques années plus tard, Stanley Kubrick s’empare du livre et en fait l’un des films les plus célèbres de l’histoire du cinéma. Mais Kubrick transforme profondément l’œuvre de King… au point que l’auteur n’a jamais vraiment caché son désamour pour le résultat.
Alors, qui avait raison ?
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Quel est pour vous le personnage le plus haut en couleurs de la littérature ?
Il en est question dans ce prix Goncourt 1915 très déroutant, un roman écrit en pleine première guerre mondiale et mettant en scène Gaspard, un personnage plein de gouaille et humour !
Quand le rire et ie burlesque s’invitent dans la grande guerre ⬇️⬇️⬇️
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En 1913, le prix Goncourt a donné lieu à du grand n’importe quoi, qui a ainsi profité à Marc Elder, battant sur le fil Marcel Proust et Le Grand Meaulnes !
Ça nous a bien fait rire, en plus d’une petite guerre fratricide entre bretons, mais cela ne nous regarde pas !
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Le Désert des Tartares, de Dino Buzzati
On pourrait le résumer en une phrase : un jeune officier attend toute sa vie une guerre qui ne vient pas.
Cette phrase serait exacte, et complètement à côté. Parce que ce n'est pas un roman sur la guerre. C'est un roman sur l'attente. Sur ce qu'elle fait à un homme. Sur la façon dont elle peut occuper une vie entière sans jamais la remplir.
Buzzati écrit ce roman en 1940, en secret, pendant ses heures de nuit comme journaliste au Corriere della Sera. Il a trente-quatre ans. Il dira plus tard qu'il l'a écrit presque sans s'en rendre compte, comme si l'histoire existait déjà quelque part et qu'il n'avait fait que la transcrire.
Giovanni Drogo est un jeune lieutenant fraîchement sorti de l'académie militaire. Il est affecté à la forteresse Bastiani, une bâtisse austère, perdue au bout d'une route qui monte vers le nord, aux confins d'un désert de pierre et de silence. Il devait n'y rester que quelques mois. Il y restera toute sa vie.
La forteresse surveille le désert des Tartares, une étendue vide, immobile, de l'autre côté de la frontière nord. Les Tartares, l'ennemi légendaire, pourraient venir de là un jour. Peut-être. On les attend depuis des générations. Les officiers se transmettent cette attente comme un héritage, comme une foi, comme la seule chose qui donne un sens à leur présence dans ce lieu isolé du monde. Et Drogo, progressivement, se laisse happer par cette attente collective. Il reporte son départ. Puis le reporte encore. Les mois deviennent des années. Les années deviennent des décennies.
Ce que Buzzati fait avec le temps est proprement hallucinant. Il le dilate, le compresse, le fait glisser entre les doigts du lecteur comme il glisse entre ceux de Drogo. On lit un chapitre et il s'est passé quelques heures. On lit le suivant et deux ans ont disparu en une page. Cette manipulation temporelle est le sujet même du roman. Le temps qui passe sans qu'on s'en aperçoive. Le temps qu'on croit maîtriser parce qu'on a un plan, une attente, une promesse qu'on se fait à soi-même et qui file pendant qu'on regarde l'horizon.
Il y a dans le roman une scène qui concentre tout. Un soir, des silhouettes apparaissent au loin dans le désert. Un mouvement. Quelque chose qui bouge là où rien n'a jamais bougé. L'excitation se propage dans la forteresse comme une fièvre : les Tartares, enfin, les Tartares. Les officiers s'agitent, les préparatifs commencent, quelque chose va enfin arriver.
Et puis rien. Une caravane de marchands. Un malentendu. Le désert redevient désert. Et l'attente reprend, un peu plus lourde qu'avant, alourdie de cette fausse alarme qui a montré à quel point tout le monde avait besoin que quelque chose arrive.
La dernière scène est d'une beauté déchirante. On pense au désert qu'on surveille depuis sa propre forteresse.
Et on se demande si les Tartares viendront.
Comment un jeune socialiste farouchement anti-militariste a-t-il pu écrire l’un des romans les plus patriotiques de son temps avec une dénonciation en même temps de l’absurdité de la guerre 14-18 ?
C’est toute l’ambiguïté fascinante du prix Goncourt de l’année 1914 dont nous parlons dans cette nouvelle vidéo :
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Dans cette vidéo nous expliquons notamment comment le Prix Femina est créé par Anna de Noailles dès la seconde année du Prix Goncourt, en réaction au fait que Myriam Harry n’a pas obtenu le prix en raison de son genre ! Le jury du prix Femina est donc exclusivement constitué de femmes, encore aujourd’hui. Pensez-vous que cela devrait changer et inclure des hommes également ?
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Le conseil lecture de Cosmos littéraire junior (14 ans) :
Je vous conseille absolument de lire Oscar et la Dame rose. C'est un livre qui m'a énormément touché et que j'ai adoré.
L'histoire est celle d'Oscar, un garçon de 10 ans atteint d'un cancer et hospitalisé. Il sait que ses jours sont comptés, mais les adultes qui l'entourent n'osent pas aborder le sujet avec lui. Tout change lorsqu'il rencontre « Mamie Rose », une bénévole avec qui il noue une amitié exceptionnelle. Elle lui propose alors un jeu bouleversant : considérer que chaque jour équivaut à dix ans de sa vie. Elle lui suggère aussi d'écrire des lettres à Dieu pour livrer toutes ses pensées.
Grâce à elle, Oscar apprend à voir les choses autrement. Malgré la maladie, il profite intensément de chaque instant et comprend que les petits bonheurs sont ce qu'il y a de plus précieux. Petit à petit, il accepte son destin avec un courage immense.
Ce livre m’a profondément touché. Il montre que l’amitié peut tout changer dans les moments difficiles et qu’il faut savourer la vie tant qu’on le peut.