Ce n’est pas en parlant des autres, c’est en se penchant sur soi, qu’on a chance de rencontrer la Vérité. Car tout chemin qui ne mène pas à notre solitude ou n’en procède pas est détour, erreur, perte de temps.
Savoir que rien n’est réel, c’est avoir tout compris. Mais ce savoir ne s’acquiert pas par la méditation ; il vient au monde avec nous, et se développe avec nous. Nous n’avons aucun mérite de le posséder.
On ne peut aimer que ceux-là seuls qui se sont détruits pour avoir visé trop haut. « Connais-toi toi-même » est une maxime stérilisante. Quand on se connaît, on ne court plus aucun risque, on se refuse à avoir un destin.
Que tout ait été dit, qu'il n'y ait plus rien à dire, on le sait, on le sent. Mais ce qu'on sent moins est que cette évidence confère au langage un statut étrange, voire inquiétant, qui le rachète. Les mots sont enfin sauvés, parce qu'ils ont cessé de vivre.
Le débraillement verbal des pornographes émane souvent d'un excès de pudeur, de la honte d'étaler leur « âme » et surtout de la nommer : il n'est pas de mot plus indécent en aucune langue.
Presque tous mes amis sont des écorchés, d’une susceptibilité maladive. C’est en pensant à eux que j’ai écrit sur la Rancune. Ai-je trop généralisé en en faisant une dimension commune à tous les hommes ? Je ne le pense pas.
L’extraordinaire argument dont Plutarque s’est servi à l’intention de sa femme après la mort de leur fille : « Pourquoi pleurer, tu n’étais pas affligée quand tu n’avais pas encore d’enfant ; maintenant que tu n’en as plus, tu en es au même point. »
Je crois avoir frisé, à la faveur de quelques moments exceptionnels, inouïs, ces limites qu’atteignent souvent les saints, et qui font d’eux des monstres positifs, des monstres heureusement et malheureusement inimitables.
Ce qui rend le péché supérieur à la vertu est un surplus de souffrance et de solitude, qui ne se rencontre pas dans « la conscience tranquille », ni dans « la bonne action ».
Je dois écrire un texte sur la Douleur. Je vois bien ce que j’ai à en dire – mais pourquoi le dire ? pourquoi ne pas souffrir en silence comme les bêtes ?
Personne ne clame qu'il se porte bien et qu'il est libre, et pourtant c'est ce que devraient faire tous ceux qui connaissent cette double bénédiction. Rien ne nous dénonce davantage que notre incapacité à hurler nos chances.