الفنانة كاتيري سيرافينا اقتبست عن العظيمة #مارغُريت_يورسنار:
«لا أفكّر كثيراً في الشيخوخة، ولم أؤمن يوماً بأنّ العمر مقياس يُعتدّ به.
منذ خمسين عاماً، لم أكن أشعر، بشكل خاص، أني شابة،
واليوم، لا أشعر أني بلغتُ أرذل العمر.
عُمري يتبدّل من ساعةٍ إلى أخرى؛
ففي لحظات الإرهاق، أحملُ فوق كاهلي ألفَ عام،
وحين أعمل، أعود ابنةَ أربعين،
أمّا في الحديقة، وإلى جانب كلبي،
فأشعر بأنّني صغيرة للغاية… كطفلةٍ في الرابعة من عمرها.
العُمر ليس رقماً،
بل هو حالٌ من أحوال الروح…
ونفَسٌ يتبدّل مع كلّ نبضةٍ من نبضات الحياة».
On peut mourir deux fois. La première fois, on vous enterre. La seconde, on bombarde votre tombe. Mon arrière-grand-père, mon grand-père, mon père et mes deux frères viennent de mourir une seconde fois, au Liban-Sud, sous les bombes de l’armée israélienne.
Regardez cette photo. C’est un cimetière. On ne distingue plus les tombes des gravats. Les pierres qui portaient nos noms sont retournées, brisées, mélangées. Il ne reste debout qu’une barrière de fer tordue, et le soleil qui se couche sur un champ de ruines où reposaient des générations.
Chez nous, on ne rentre pas au village sans passer d’abord par le cimetière. On salue les morts avant les vivants. On lave la pierre, on lit les noms à voix haute, on montre aux enfants où sont les leurs. J’ai appris le nom de mon arrière-grand-père devant sa tombe, pas dans un livre. C’est là que j’ai compris, enfant, que je venais de quelque part.
Un cimetière, c’est la mémoire d’un village écrite dans la pierre. Chaque tombe est la preuve qu’une famille a vécu là, génération après génération. Cette preuve ne se conteste pas et ne se falsifie pas. Alors on l’a bombardée.
Car il faut le dire pour ce que c’est. Les morts ne tirent pas. Les morts ne menacent personne. Bombarder un cimetière ne protège aucun soldat et ne gagne aucune bataille. Cela ne sert qu’une chose : faire disparaître la trace, pour qu’un jour on puisse prétendre que cette terre n’a jamais appartenu à personne. Ce n’est pas la guerre. C’est l’effacement de l’histoire d’une région, de son identité.
Je vis en France. La tombe de mon père était le fil qui me reliait encore au village : tant qu’elle existait, je savais où aller lui parler. Aujourd’hui, je ne saurais même plus dire où elle est, sous quelles pierres, dans quel angle de ce champ de gravats. Ce fil a été coupé une nuit, par des gens qui ne sauront jamais qui il était.
Mais regardez encore la photo. Entre les pierres brisées, des herbes poussent. Personne ne les a plantées. La terre, elle, n’oublie pas.
Alors je l’écris ici, à défaut de pouvoir le graver : mon père a vécu sur cette terre, son père avant lui, et le père de son père. Mes frères y dorment à leurs côtés. Une bombe peut briser leurs pierres. Elle ne peut pas faire qu’ils n’aient pas existé.
On a voulu réduire mes morts au silence. Alors moi, je ne me tairai plus