Remettre le débat sur ses bases réelles
Voici la réponse que j’ai soumise au Le Devoir, laquelle n’a malheureusement pas été retenue, en réaction à la lettre ouverte de Lyubka Stoykova publiée le 7 avril .
Votre texte est sincère et incarné. Mais il repose sur une lecture incomplète, et, à certains égards, inexacte, de ce que vise réellement la laïcité au Québec. Avant de présenter ma position, je tiens à préciser que je suis une femme, mère, directrice d’une garderie, immigrante, et musulmane. Pourquoi est-ce que je suis satisfaite alors?
D’abord, il faut corriger une prémisse centrale, la loi n’« enchaîne » pas des femmes ni ne les exclut en tant que musulmanes. Elle encadre l’exercice de certaines fonctions publiques, ici, auprès de jeunes enfants, en imposant une neutralité apparente de l’État. La règle ne vise pas une religion, mais toutes les manifestations religieuses visibles, peu importe leur origine.
Ensuite, assimiler cette mesure à une dérive populiste ou à un rejet des immigrants simplifie excessivement le débat. Le Québec accueille, intègre et dépend largement de l’immigration. Un Québec prêt à accueillir est D’ABORD un Québec respectueux, soucieux d’offrir aux personnes immigrantes les services et les conditions qu’elles sont en droit d’attendre selon sa capacité d’accueil. En tant qu’immigrante, je ne me sens pas pointée du doigt. J’y vois plutôt une volonté de mieux planifier et encadrer la capacité d’accueil, dans l’intérêt de tous.
Cette loi affirme aussi un principe structurant, l’État doit apparaître neutre pour tous, surtout dans des milieux où il exerce une influence formative, comme les CPE, c’est là où avant d’apprendre des contenus, l’enfant apprend des cadres, il apprend qui détient l’autorité, quelles règles sont communes, ce qui relève du collectif : La garderie est le premier espace institutionnel structuré que rencontre l’enfant. C’est le premier lieu où l’enfant apprend qu’il existe D’un ‘nous’., DE RÈGLES COMMUNES ET D’UNE AUTORITÉ PARTAGÉE.
Votre exemple de 2012 est éloquent, mais il ne tranche pas la question. Une société peut être ouverte et accueillante tout en se dotant de balises communes. La laïcité québécoise ne nie pas la diversité, elle cherche à créer un espace où aucune conviction religieuse ne bénéficie d’une visibilité institutionnelle privilégiée.
Sur le plan concret, l’argument des « ruptures de service » mérite d’être nuancé. Le réseau des CPE fait déjà face à des défis structurels indépendants de cette question. Présenter cette loi comme la cause déterminante d’un effondrement annoncé relève davantage de l’anticipation que d’un constat démontré. Je tiens à préciser que mon expérience professionnelle, montre que CERTAINES femmes acceptent, de manière
réfléchie et volontaire, le retrait du voile islamique dans un contexte où elles souhaitent prendre part à la vie en société.
Enfin, invoquer l’histoire migratoire du Québec ne répond pas à l’enjeu juridique et politique actuel. Oui, nos ancêtres étaient des immigrants. Mais ils ont aussi construit progressivement un modèle où la distinction entre l’État et le religieux s’est affirmée, parfois difficilement, comme condition d’égalité.
Le désaccord est légitime. Mais il gagne à être formulé avec précision, le débat n’oppose pas ouverture et fermeture, ni tolérance et rejet. Il porte sur une question DE PRINCIPE, jusqu’où une société peut-elle encadrer l’expression religieuse dans ses institutions pour garantir une neutralité commune ? C’est sur ce terrain, et non sur celui des intentions prêtées, que la discussion devrait se tenir
Fatima Aboubakr
Citoyenne Québécoise
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