Ingmar Bergman : "Le cinéma n'est pas la littérature. J'ai été soumis au soi-disant « jugement littéraire ». Laisser critiquer un film par un spécialiste de la littérature me paraît aussi peu raisonnable que de confier le compte rendu d'une exposition de peinture à un critique musical, ou celui d'une nouvelle pièce à un reporter de football.
C'est par l'image filmique et son délicat procédé d'enfantement que je veux transmettre mon message à mes frères humains. Je trouve humiliant de voir juger mon travail comme s'il s'agissait de livres, alors que je crée des films.
Je dirige des acteurs et des actrices. Trop de gens de théâtre oublient que notre travail au cinéma commence avec le visage humain. Nous pouvons certes nous laisser complètement absorber par l'esthétique du montage, nous pouvons assembler objets et êtres inanimés en un rythme éblouissant, nous pouvons faire des études d'après nature d'une beauté indescriptible, mais la possibilité de s'approcher du visage humain est sans aucun doute l'originalité première et la qualité distinctive du cinéma.
Nous pourrions de là en conclure que la vedette est notre instrument le plus précieux et que la caméra n'a d'autre fonction que d'enregister les réactions de cet instrument. Dans beaucoup de cas, c'est le contraire qui se produit : les positions et les mouvements de la caméra sont considérés comme plus importants que l'acteur et le film devient une fin en soi — ce qui ne sera jamais qu'illusion et gaspillage artistique.
Pour donner le plus de poids possible au jeu de l'acteur, les mouvements de caméra doivent être peu compliqués, libres de toute contrainte et parfaitement synchronisés avec l'action. La caméra doit n'être qu'un observateur impartial et n'a le droit de participer à l'action qu'en de rares occasions.
Nous devrions réaliser que le meilleur moyen d'expression que l'acteur a à sa disposition est son regard. Le gros plan, objectivement composé, parfaitement dirigé et joué, est pour le metteur en scène le plus extraordinaire moyen d'investigation, en même temps que la preuve la plus flagrante de sa compétence ou de son incompétence. L'abondance ou l'absence des gros plans révèlent sans le moindre doute le caractère du metteur en scène et le degré de son intérêt pour autrui.
Voici venu le moment de tourner. Par expérience, je sais que la première prise est souvent la plus réussie, ce qui va de soi. A la première prise, les acteurs s'efforcent de créer quelque chose; ce besoin créateur fait jaillir l'étincelle de vie et s'explique par un phénomène d'identification spontanée. La caméra enregistre ce processus intime de création, guère perceptible à l'oeil nu ou à une oreille peu entraînée, mais qui ne s'en trouve pas moins capté et fixé sur la pellicule photographique et sur la bande son.
Je crois que c'est là précisément ce qui m'incite à faire du cinéma et me fascine dans ce mode d'expression. La création et la conservation d'une étincelle de vie soudaine me récompensent amplement de milliers d'heures de profond désespoir, d'épreuves et de tribulations.
L'acteur doit s'identifier inconditionnellement avec son rôle. L'identification doit être comme un costume. Une concentration trop poussée, un perpétuel contrôle de ses émotions et un travail à haute tension sont complètement exclus. L'acteur doit être capable, au sens le plus purement technique (et si possible avec l'aide du metteur en scène), d'entrer dans la peau d'un personnage et de l'abandonner à volonté. La tension mentale et les efforts prolongés sont fatals à toute expression filmique.
Le metteur en scène ne doit pas submerger l'acteur sous les consignes, mais s'efforcera plutôt de se faire comprendre au bon moment. Il ne gaspillera ni n'économisera ses paroles. L'acteur tire peu de bénéfice d'une analyse intellectuelle. Ce qu'il désire, ce sont des instructions précises en temps utile et certaines corrections techniques sans enjolivements ni digressions. Je sais qu'une intonation, un regard ou un sourire peuvent lui être souvent d'un bien plus grand secours que l'analyse la plus pénétrante. Cette façon d'agir évoque un peu la sorcellerie, mais il n'en est rien ; ce n'est qu'une méthode sûre et éprouvée pour le metteur en scène de contrôler l'acteur.
A vrai dire, moins nous discutons, causons, expliquons, mieux nous nous comprenons par nos silences, notre bon sens réciproque, notre loyauté naturelle et notre confiance."
Photo : Ingmar Bergman, tournage de L'Attente des femmes (1952). Le directeur de la photographie Gunnar Fischer, à gauche derrière la caméra, éclaire Maj-Britt Nilsson, sous le regard d'Ingmar Bergman, à droite avec le béret.