Sélections du journal de Matzneff au jour le jour dans le désordre des années, présentées sans commentaire ni jugement – au lecteur de tirer ses propres avis.
‘Je vais mourir et je n’ai accompli aucun progrès spirituel. Au contraire, je régresse : jadis, j’étais animé d’illusions religieuses, d’enthousiasme éthique et moral, au lieu qu’aujourd’hui c’est le désert d’un cœur endurci.’ (19 octobre 1984)
‘je n’ai pas dîné et suis allé voir aux Ursulines le film sur Watergate avec Redford. J’aurais pu aller chez Thanh, mais au téléphone elle m’avait dit être enrhumée. Plutôt la chasteté qu’un nez qui coule.’ (18 octobre 1976)
‘Je tombe en arrêt devant une œuvre de Pierre Berton (1542). C’est un ange de pierre, mais […] il a ce je-ne-sais-quoi tendre et canaille que, quatre siècles plus tard, Mariette Lydis captera sur les visages des enfants.’ (17 octobre 1972)
‘Jean Pascal, qui connaît bien Thérèse, me dit :
-Son clan forme bloc contre toi, mais si tu le désires vraiment, tu seras le vainqueur.
Soit, mais ce vocabulaire militaire m’agace. En amour, je n’ai aucun goût pour les batailles rangées.’ (16 octobre 1964)
‘Philippe Tesson m’avait demandé de le voir cet après-midi à la rédaction de Combat […] posant sur moi son regard clair, innocent et malicieux, il exprime le désir que je publie désormais, à la une de Combat, une chronique hebdomadaire.’ (15 octobre 1962)
‘Dans le courier, une lettre d’un étudiant à la Sorbonne, Alexandre de Puységur, très chaleureuse, où il me dit que la lecture de mes livres l’a rendu plus libre, lui a fait retrouver la foi. « En un mot, je me sens plus droit, plus debout de vous avoir lu ».’ (14 octobre 2015)
‘J’ai passé la matinée au lit dans les bras de la petite Anne qui prend enfin la pilule et avec qui j’ai pu faire l’amour sans inquiétude, sans ces précautions qui distraient du plaisir.’ (13 octobre 1983)
‘Je sors de chez Jarricot. […] il me donne des conseils touchant la « mauvaise passe affective » que je traverse et, plus généralement, mes tendances abouliques et schizoïdes. Il me dit que je dois me délivrer des forces nihilistes qui sont en moi.’ (12 octobre 1976)
‘ « Tatiana me déçoit, me dit [Alain Lootgieter]. C’était merveilleusement beau, ce que tu as essayé de créer avec Mike, et ne serait-ce qu’à cause de cette beauté, elle n’aurait pas dû réagir ainsi. »’ (11 octobre 1972)
‘Grippe intestinale, colique, douleurs atroces au ventre et à la tête. […] Pourquoi Thérèse n’accourt-elle pas ? Il est vrai que jouer à la garde-malade, ce n’est pas son style. Elle ne m’aime que beau, bronzé, en bonne santé.’ (10 octobre 1964)
‘Jean Rochefort est mort. René Borle est mort. Avec le premier, je jouais au ping-pong à Saint-Lunaire quand j’avais douze ans ; avec le second, j’ai pendant plus de trente ans joué au ping-pong à la piscine Deligny.’ (9 octobre 2017)
‘Ma jeune Moabite est silencieuse, disparue comme dans la trappe depuis notre dernier après-midi d’amour, le vendredi 8 septembre. J’imagine que mardi prochain, quand le facteur m’apportera le courrier [...], j’y trouverai une lettre de rupture.’ (8 octobre 2015)
‘Marie-Agnès. Quand je pense à elle, je m’attendris, mais pour me roidir contre cet attendrissement il me suffit de relire son sms de rupture. […] le relire, dans sa brièveté, sa dureté, sa sécheresse, sa nullité, me redonne du courage.’ (7 octobre 2012)
‘Rentrant de Sardaigne, apprenant que je risquais d’être inculpé, j’avais écrit [à Tatiana]. Ce matin, j’ai reçu ma lettre : elle me l’a retournée, non ouverte, avec sur l’enveloppe ces mots de sa main : retour à l’envoyeur. [...] Et c’est cette femme que j’ai épousée!’ (6/10/75)
‘À la recherche d’un poisson rouge pour P.-G. de Roux, je passe par la rue St-Denis. Jeunesse et beauté des filles qui y font le trottoir. Rien de commun avec les pouffiasses dont ce quartier était jadis le fief. Moins fardées, on les prendrait pour des étudiantes.’ (5/10/1970)
‘Ce n’est ni à Prague, ni à Varsovie que se joue l’avenir de l’Europe, mais en Russie : ce n’est que lorsque les jeunes Soviétiques descendront dans la rue que craquera le système bureaucratique et policier qui asservit le monde slave.’ (4 octobre 1968)
‘Allongé sous la tente auprès de B., je bulle royalement, tandis qu’autour de nous, sur l’herbe mouillée, résonne le piétinement des soldats qui s’agitent sous la pluie.’ (3 octobre 1960)
‘Le nombre de gens qui sur notre planète ont la nostalgie de Lénine, Staline, Hitler et autres célèbres criminels du siècle dernier est, j’en suis persuadé, très élevé. Parmi les vieux schnocks et aussi parmi les jeunes cons.’ (2 octobre 2015)
‘ « Tu dois rompre, sinon elle va te détruire, c’est une question de sauvegarde personnelle », m’avait dit Claude Verdier, passé le matin au Taranne et m’y trouvant en larmes. Cioran, lui aussi, ne voit pas d’autre issue que la rupture’ (1 octobre 1987)
‘Cet après-midi, Marie-Agnès, agressive et malheureuse avant l’amour, mais, et c’est plus grave, également après. Jalouse, amère, me cherchant querelle. Où est la maîtresse insouciante, enjouée, que j’appréciais tant ?’ (30 septembre 1984)