Open Letter / Lettre ouverte pour @EmmanuelMacron
Monsieur le Président de la République,
Je vous écris aujourd'hui en tant que citoyen français profondément préoccupé par l'évolution récente de la position de la France concernant la proposition européenne dite "Chat Control". Depuis l'âge de 15 ans, j'ai commencé a travailler dans la cybersécurité. Aujourd'hui travaillant avec des laboratoires d'intelligence artificielle de premier plan, je me sens dans l'obligation morale et professionnelle de vous faire part de mes inquiétudes majeures concernant cette législation qui pourrait être adoptée dès le 14 octobre 2025.
La France, autrefois opposée à cette proposition, soutient désormais une mesure qui bafoue les principes fondamentaux de notre République. Cette volte-face me scandalise profondément. Comment notre nation, patrie des Droits de l'Homme, peut-elle cautionner une surveillance de masse qui rappelle les heures les plus sombres de notre histoire européenne ?
Cette proposition prévoit la mise en place d'un système de surveillance automatisée généralisée de toutes les communications privées, sans ordonnance judiciaire, créant de facto un régime de surveillance de masse. Monsieur le Président, nous parlons ici d'une mesure qui va au-delà de ce que même les régimes totalitaires du XXe siècle auraient pu imaginer. Cette technologie équivaut à "faire venir la Poste lire toutes vos lettres dans votre salon avant que vous ne les mettiez dans l'enveloppe", selon l'excellente analogie du blogger tech français Korben.
L'Histoire nous enseigne une leçon cruciale que nous ne pouvons ignorer. La raison pour laquelle Hitler a pu facilement s'emparer du pouvoir était que les institutions démocratiques de Weimar avaient déjà été démolies par les gouvernements précédents de Brüning, Papen et Schleicher. Ceci résonne... douloureusement avec notre situation actuelle. Nous assistons aujourd'hui à une érosion progressive de nos libertés numériques fondamentales, préparant le terrain pour des dérives autoritaires futures. Chaque concession faite au nom de la "sécurité" fragilise un peu plus l'édifice démocratique européen. Ces mesures de surveillance, une fois en place, ne disparaissent jamais mais ne font que s'étendre.
La cybersécurité étant mon corps de métier, je me dois de vous expliquer pourquoi cette proposition est techniquement désastreuse et dangereuse. Le système proposé repose sur ce qu'on appelle le "client-side scanning", un logiciel embarqué dans nos appareils qui inspecte le contenu avant son chiffrement. Cette approche présente des failles techniques et sécuritaires majeures.
Introduire un système de surveillance dans chaque smartphone et ordinateur crée nécessairement des portes dérobées exploitables par des acteurs malveillants. Ces vulnérabilités ne peuvent pas être "sécurisées", c'est une impossibilité mathématique et technique. Les outils automatisés d'identification de contenu illégal génèrent des taux de faux positifs extrêmement élevés, identifiant parfois à tort des photos de famille légales ou des conversations anodines entre jeunes. Une étude commandée par le Parlement européen a démontré qu'aucune technologie actuelle ne peut distinguer de manière fiable le contenu illégal du contenu inoffensif sans erreurs.
Plus ironique encore, les vrais criminels utiliseront d'autres canaux... réseaux décentralisés, stéganographie, chiffrement personnalisé. Cette mesure ne vise pas les criminels, qui utilisent des canaux chiffrés ou décentralisés, mais les utilisateurs ordinaires dont les conversations privées seront désormais soumises à un examen algorithmique.
Cette proposition menace directement la souveraineté numérique européenne. En créant des vulnérabilités systémiques dans tous nos appareils, nous offrons sur un plateau nos communications aux services de renseignement étrangers et aux cybercriminels. Les entreprises européennes perdront la confiance de leurs clients internationaux. Pourquoi une entreprise américaine ou chinoise ferait-elle confiance à un logiciel européen sachant qu'il contient obligatoirement des mécanismes de surveillance ? Nous scions la branche sur laquelle repose notre industrie technologique.
Monsieur le Président, cette mesure ne concerne pas la protection des enfants mais vise à contrôler les moins techniquement alphabétisés. L'argument de la protection de l'enfance est un cheval de Troie pour instaurer un système de surveillance généralisée.
La proposition inclut également une vérification d'âge obligatoire, supprimant de facto l'anonymat des plateformes de messagerie. Cette mesure transforme nos outils de communication en instruments de fichage généralisé de la population.
Les récentes révélations concernant Pavel Durov et les demandes des services de renseignement français pour censurer du contenu pro-conservateur avant les élections roumaines de mai 2025 illustrent parfaitement les dérives possibles. Cette infrastructure de surveillance ne restera pas longtemps limitée à la "protection des enfants".
Les cas signalés d'abus sexuels sur mineurs en ligne sont passés de 23 000 en 2010 à plus d'un million en 2020. Ce chiffre alarmant nécessite effectivement une action, mais pas celle proposée. Les vraies solutions existent : renforcement des enquêtes judiciaires traditionnelles avec moyens humains, amélioration de la coopération internationale entre forces de l'ordre, éducation numérique massive des parents et enfants, responsabilisation des plateformes sur le contenu public (pas privé), investissement dans les technologies de détection respectueuses de la vie privée comme le differential privacy et l'homomorphic encryption.
Les experts en protection de l'enfance soulignent que la protection des enfants en ligne peut être plus efficacement abordée par l'éducation, le retrait proactif de CSAM des sites publics, et en se concentrant sur la sécurité by-design du secteur privé sans exposer le chiffrement des utilisateurs à des vulnérabilités systémiques.
Des entreprises comme Signal et Proton ont menacé de quitter le marché européen si le chiffrement est compromis. Ces entreprises représentent l'innovation européenne dans le domaine de la cybersécurité. Leur départ serait un désastre économique et symbolique. Plus largement, cette mesure détruirait la compétitivité de l'industrie technologique européenne. Aucune entreprise sérieuse ne fera confiance à des solutions "sécurisées" européennes si elles contiennent obligatoirement des mécanismes de surveillance. L'Europe risque de devenir un désert technologique, dépendante des solutions américaines et chinoises pour ses besoins critiques en cybersécurité.
L'Allemagne, avec son expérience historique de la surveillance d'État sous le régime nazi et la Stasi en Allemagne de l'Est, a développé une aversion profonde contre l'ingérence gouvernementale dans la vie privée. Que l'Allemagne hésite face à cette proposition en dit long sur sa gravité. Plusieurs gouvernements autrefois opposés, comme la France, ont déjà abandonné leur opposition. Plusieurs gouvernements encore critiques ne demandent que de petites modifications qui aboutiraient néanmoins à des recherches de masse et à des fuites de nos communications privées.
Cette dérive s'inscrit dans un contexte plus large inquiétant. Le 24 juin 2025, la Commission européenne a publié la première étape de sa stratégie ProtectEU, qui vise à permettre aux forces de l'ordre de déchiffrer vos données privées d'ici 2030. Nous assistons à une offensive coordonnée contre nos libertés numériques fondamentales.
La France a une responsabilité historique particulière. Nos valeurs républicaines, notre tradition de résistance à l'oppression, notre rôle de leader moral en Europe nous interdisent de cautionner une telle dérive. La France est une force puissante sur la scène européenne. Monsieur le Président, vous avez le pouvoir d'inverser cette tendance. La France peut et doit redevenir le champion européen de la protection des libertés numériques.
Plus de 80% des consultations publiques de 2022 se sont opposées au scan des services chiffrés. Le Parlement européen en 2023 a favorisé des scans ciblés, supervisés judiciairement. La société civile européenne a massivement rejeté cette proposition. Les autorités de protection des données, l'EDPS et l'EDPB, mettent en garde contre un "scan généralisé et indiscriminé de facto" qui refroidirait la liberté d'expression et saperait les droits fondamentaux. Les organisations de protection de l'enfance ont des points de vue divers, consensus sur la lutte contre les abus, mais inquiétudes concernant l'efficacité de la surveillance de masse et les faux positifs qui submergeraient les ressources. Même les prétendus bénéficiaires de cette mesure la contestent !
Je vous prie de m'excuser par avance pour les développements techniques qui suivent dans ces 3 prochains paragraphes, mais la gravité de la situation exige que j'expose les fondements scientifiques qui démontrent l'impossibilité structurelle de cette approche :
Monsieur le Président, je peux vous assurer qu'il existe des alternatives technologiques respectueuses de la vie privée. L'erreur épistémologique fondamentale de Chat Control réside dans sa conceptualisation binaire de la dialectique sécurité-liberté. En introduisant des nœuds de surveillance systématique dans les réseaux communicationnels, nous créons ce que les cryptographes reconnaissent comme des "attaques par oracle" contre l'ensemble de l'infrastructure cryptographique. Il s'agit tout simplement d'une violation du principe de Kerckhoffs stipulant que la sécurité doit dériver du secret des clés, non de l'obscurité du système. La conséquence inéluctable est une dégradation en cascade des réseaux de confiance suivant des distributions en loi de puissance, où la compromission de nœuds individuels entraîne un effondrement systémique par des effets de réseau que les concepteurs de cette politique ne parviennent manifestement pas à appréhender.
De plus, d'un point de vue game-théorique, cette loi illustre parfaitement un problème de coordination où les gouvernements européens sont tombés dans un équilibre de Nash sous-optimal pour tous les acteurs impliqués. Chaque État membre, agissant rationnellement sous information incomplète et confronté aux dynamiques du dilemme du prisonnier, soutient l'infrastructure de surveillance dans l'espoir d'obtenir des avantages sécuritaires unilatéraux.
Cependant Monsieur le Président, lorsque tous les acteurs font défection aux normes coopératives de protection de la vie privée, la course aux armements surveillancielle résultante produit un résultat Pareto-inférieur où la sécurité de chacun se trouve diminuée. Il s'agirait d'une tragédie classique des biens communs, appliquée aux ressources informationnelles plutôt que physiques. La solution nécessite ce que les économistes nomment "design de mécanismes" des cadres institutionnels qui alignent les incitations individuelles avec le bien être collectif, précisément ce que les institutions démocratiques européennes étaient originellement conçues pour fournir avant cette capture réglementaire par les intérêts sécuritaires.
Par ailleurs, les boucles de rétroaction inhérentes au scanning algorithmique de contenu créent ce que les théoriciens du contrôle identifient comme des problèmes "d'effet observateur", où le système de mesure altère fondamentalement le système mesuré. Les citoyens modifient leurs patterns communicationnels sous surveillance, générant ce que les sociologues nomment "effets dissuasifs" qui se propagent à travers les réseaux sociaux selon une topologie de petit monde. Cette adaptation comportementale rend le système de surveillance progressivement moins efficace tout en érodant simultanément le substrat social qu'il prétend protéger. L'inévitabilité mathématique de cette issue révèle Chat Control comme n'étant pas simplement une politique mal avisée mais comme une intervention systémique violant les conditions de stabilité du discours démocratique lui-même.
Monsieur le Président, une nouvelle génération de citoyens numériques émerge. Nous maîtrisons ces technologies, nous comprenons leurs enjeux, et nous ne laisserons pas nos libertés être sacrifiées sur l'autel d'une sécurité illusoire. Les plus techniquement compétents d'entre nous peuvent déjà contourner ces mesures en quelques secondes et communiquer sans dépendre des grandes entreprises technologiques. Certains envisagent même de revenir aux technologies décentralisées des origines d'Internet. Le vrai problème, c'est que cette mesure ne vise pas ceux qui savent s'en protéger, mais bien la population générale.
Les législateurs doivent débattre de la dernière itération du projet de loi le 14 octobre 2025. La présidence danoise a fait de cette législation une priorité absolue. Si l'Allemagne rejoint la majorité, un vote qualifié au Conseil pourrait faire passer le plan d'ici mi-octobre. Le temps presse, Monsieur le Président. Votre décision déterminera si l'Europe des libertés survivra à l'ère numérique ou si elle sombrera dans un autoritarisme technologique soft mais omniprésent.
Une majorité qualifiée au Conseil de l'UE est atteinte lorsque deux conditions sont remplies. Premièrement, au moins 55% des États membres, soit 15 sur 27, doivent voter en faveur. Deuxièmement, ces pays doivent représenter au moins 65% de la population totale de l'UE. La France, par son poids démographique et politique, a le pouvoir de faire basculer ce vote. Vous avez entre vos mains l'avenir de la liberté numérique européenne.
En tant qu'acteur du secteur et citoyen engagé, je vous recommande les actions suivantes:
- Le retrait immédiat du soutien français à la proposition Chat Control et la réintégration du bloc de pays opposés à cette mesure
- L'utilisation de l'influence française pour constituer une minorité de blocage durable
- La proposition d'un cadre européen alternatif pour la protection de l'enfance en ligne respectueux de la vie privée
- Un investissement MASSIF dans la recherche sur les technologies de détection privacy-preserving
- La création d'un corps européen d'experts indépendants en cybersécurité et droits numériques
Plus largement, je vous encourage à positionner la France comme championne européenne des libertés numériques, à organiser un sommet européen sur l'éthique numérique et la souveraineté technologique, et à lancer un grand débat public sur l'avenir numérique de l'Europe. Il faut également renforcer la CNIL et les autorités de protection des données, créer un fonds d'investissement public pour les technologies respectueuses de la vie privée, et mettre en place un programme national d'éducation numérique pour tous les âges (pix n'étant largement pas suffisant).
L'Histoire nous enseigne que les libertés perdues au nom de la sécurité ne sont jamais récupérées facilement. Chaque génération doit défendre les siennes contre les tentatives d'érosion, aussi bien intentionnées soient-elles. La France risque un effondrement sociétal si elle continue sur une voie de censure politique et de dépassement réglementaire. Ces mots peuvent paraître excessifs, mais je trouve qu'ils reflètent une réalité... Un pays qui surveille massivement ses citoyens perd leur confiance et leur adhésion.
Monsieur le Président, mon opposition à Chat Control transcende tous les clivages politiques et sociaux. Que l'on soit de droite, de gauche, du centre, jeune ou âgé, technophile ou novice en informatique, cette mesure nous concerne tous de manière égale. L'Histoire nous montre que les outils de surveillance massive ont été utilisés contre tous les camps politiques selon les circonstances du moment.
Les conservateurs doivent s'inquiéter car ces outils pourraient demain servir à censurer leurs discours sur l'identité, l'immigration ou les valeurs traditionnelles. Nous l'avons déjà vu avec les demandes de censure de contenu "pro-conservateur" faites à Pavel Durov. Les progressistes doivent être alarmés car cette infrastructure servira inévitablement à réprimer les mouvements sociaux, les manifestations et toute forme de contestation du pouvoir en place. Les militants écologistes, les syndicalistes, les défenseurs des droits humains... Tous verront leurs communications scrutées par ces algorithmes !
Les parents soucieux de protéger leurs enfants doivent comprendre que cette mesure ne les protégera pas davantage mais exposera au contraire toute la famille à des violations de vie privée et des erreurs d'algorithmes. Les entrepreneurs et chefs d'entreprise doivent réaliser que leurs secrets commerciaux, leurs stratégies, leurs innovations seront potentiellement accessibles à des acteurs malveillants via les failles de sécurité créées par ce système.
Les citoyens âgés, souvent moins à l'aise avec la technologie, seront paradoxalement les plus vulnérables à ce système qu'ils ne comprennent pas et ne peuvent pas contourner. Les jeunes générations, même techniquement compétentes, vivront dans une société où la surveillance est normalisée dès l'enfance, détruisant leur conception même de la vie privée.
Cette question ne concerne ni votre opinion sur l'Europe, ni vos préférences politiques, ni votre âge, ni votre niveau technique. Elle concerne la nature même de la société dans laquelle nous voulons vivre. Une société où chaque conversation, chaque photo, chaque émotion partagée numériquement est potentiellement scrutée par un algorithme gouvernemental ne peut être qualifiée de libre, quel que soit par ailleurs le programme politique au pouvoir.
Monsieur le Président, je vous écris au nom d'une génération qui a grandi avec Internet, qui comprend ses enjeux et ses promesses. Nous ne sommes pas naïfs face aux risques du numérique, mais nous refusons de voir nos libertés sacrifiées pour des solutions inefficaces et dangereuses. Nous savons que la technologie peut être au service de l'émancipation comme de l'oppression. Le choix que vous ferez déterminera dans quelle direction l'Europe s'engagera.
Nous sommes à un moment charnière de l'Histoire européenne. Le choix qui se présente à nous n'est pas technique mais civilisationnel...
Voulons-nous d'une Europe de la surveillance ou d'une Europe de la liberté ? Nous nous devons d'élaborer une solution qui protège véritablement les enfants sans porter atteinte aux droits à la vie privée et à la sécurité de la majorité des utilisateurs.
Cette solution existe, mais elle nécessite du courage politique, de l'innovation technologique et une vision à long terme. Elle nécessite de dire non à la facilité de la surveillance et oui à l'exigence de la liberté.
En tant que citoyen Français, je vous fais confiance pour faire le bon choix. L'Histoire vous regarde, et ma génération aussi. La République française a toujours été du bon côté de l'Histoire quand il s'agissait de défendre les libertés fondamentales. Ne brisez pas cette tradition maintenant.
J'espère que cette lettre contribuera à éclairer votre réflexion et celle de vos conseillers. Je reste à votre disposition pour approfondir ces questions techniques et proposer des alternatives constructives.
L'avenir numérique de l'Europe se joue maintenant. Vive la République, et vive une Europe libre et sûre.
Veuillez agréer, Monsieur le Président de la République, l'expression de ma respectueuse considération.
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