Ne prendre rien, ne laisser rien, partir, partir, partir - voici le grand règne. Jadis quelques hommes anxieux de la mort considérèrent pour la première fois le monde comme une difficulté et inventèrent du même coup le sens du sérieux. Nous ne nous en sommes toujours pas remis. Nous n'avons toujours pas quitté Göbekli Tepe, la chasse devenue dieux, les dieux devenus guerre.
La mort en juin - voici affluer, ponctuels, les fantômes que les dates attirent. Juin et les couvertures poisseuses des livres à un euro dans les bacs de Vrin. La fontaine et les sempiternels touristes des terrasses qui voient passer, hagards, les lycéens de Saint-Louis psalmodiant leurs formules. Je lui offrais de vieux Budé - Soranos d'Ephèse, Aristophane, sans la traduction - et m'émerveillais devant son aisance en grec, Latin que j'étais, elle Byzantine. Son père était une éminence cachée de l'orthodoxie en France, petit-fils d'un prêtre qui avait fui avec les autres, ceux des premières années. Il tenait un blog dont les billets tenaient lieu d'épîtres et secouaient les rangs de cette discrète et puissante communauté. Elle ne souriait jamais, comme Nanni, et comme elle c'était sur ce visage sans mépris qu'il fallait lire l'augure, dans ces plis qu'il fallait deviner les fissures occultes d'une plastronomancie dont les buts, je le savais, étaient peu avouables. Des seins lourds, une gorge lourde, et dans la pénombre à contrejour du Velux cette allure altière, biélorusse, ottomane. Confins de nos vies. A genoux sous son corps comme sous une échauguette - et les deux bras joints, muet de terreur pieuse, découvrant la chair en ses enluminures. Il faut mourir, il faut mourir. On se persuade qu'il le faut après ce qu'on a vécu. Puis l'âpreté revient, sève lézarde, remonte en ses rainures pour tâcher de faire vivre. Et on désire encore.
Sur la terrasse de l'appartement du onzième, nous passions de douloureuses matinées, hagards, le plus souvent en silence. Je lui reprochais ses lectures obsessives, surtout Blanchot qui, me semblait-il, l'atteignait. Je me remettais difficilement d'un mal de tête à en fendre le granit et elle s'emballait soudain, parlait de tables basses qui ne sont pas des tables basses et de terres sans prophètes. Il fallait sortir, à défaut de se jeter par la balustrade. Toujours aujourd'hui le blanc crème de ces in-12 des années soixante-dix me hante. Le rouge du titre plus rouge encore avant le changement de carton, une décennie plus tard. Plaie ouverte et garance, deux fous dans une pièce, plein ouest.
Nous vivions aigrement sur le canal, mal, en comptant nos démences. Quelquefois le soleil nous menait sur les rives et les heures nous poussaient de leur ombre vers le pont adipeux. Tout semblait sordide et il fallait faire des efforts. Au moins nous étions deux.
J'ai connu plus tard, en d'autres circonstances, le platane de la rue Coëtlogon. Il jouait Chopin doucement dans le soir qui montait, sous le haut plafond. Les vitres d'origine donnaient un air étrange, gondolé, au vert du grand arbre qui virait à l'absinthe, l'absinthe de fond de verre. Je lui demandais - enfant gâté - des sonates de Haydn. Sur la table, devant le grand vaisselier, ouvert, l'Alexandra de Lycophron.
En descendant vers Assas nous coupions toujours rue Coëtlogon, pour aller voir le platane. Tu murmurais quelque platitude, comme pour combler le silence soudain de ce passage jadis foulé par d'austères hommes de lettres. Nous nous effleurions parfois. Cela nous suffisait.
Image poignante. L'impératrice Eudoxie et ses deux filles, saisies d'horreur dans leur litière, transportées de force à travers Rome méticuleusement pillée. On entasse des jeunes hommes, certains de bonne famille, dans les vaisseaux vandales. Ils ne reverront jamais le Latium et mourront esclaves.
Cela continua encore un été, après l'éparpillement de notre classe. Les vacances - une laisse de temps immense, voluptueuse, et figée par décret, immuable, granitique. C'était à Paris. Je bravais un peu sous la chaleur l'étendue minérale de la Concorde, le pont Alexandre, le début du boulevard un peu vide, un peu suspect. Les briques de la maison du square buvaient le soleil puis l'exsudaient. Système respiratoire des façades et des balcons. L'intérieur un peu moite, renfermé par les volets tirés, avait la bizarrerie de ces collections XVIIIe inorganiques, placées là bien après, dans des pièces qui ne connurent pas leur conception. Peu m'importait : j'étais devant cet escalier sombre comme devant celui des Swann, je savais vaguement, amnésique comme tous les adolescents, vers quoi il menait. Décors saugrenus, argent du pétrole texan. L'hôtel a été vendu ensuite à quelque éminence du Golfe, avec les meubles, scellant ainsi une sorte de cycle. Un café gentrifié a ouvert au coin de la placette et quelques touristes s'enquièrent parfois mollement du regard de la grille noire, marquée Propriété privée. Les volets seront toujours tirés désormais. Ainsi les lieux meurent, se camouflent. Et on reprend son chemin, ne serait-ce qu'un petit peu plus ballant.
On veut saisir un peu d'air soudain - la main creuse devant elle, en demi-cercle, un sable invisible - et on se souvient. Je saisissais un peu de chair pour la première fois. Houston ondulait sous une chaleur qui, je crois, mérite enfin l'adjectif torride. Ces ondulations présageaient autre chose : les pluies du désert qui tantôt s'abattraient. On prenait toujours la voiture pour la simple raison que les trottoirs n'existaient plus au-delà de ces banlieues sages, ce périurbain texan avec ses maisons en carton-pâte, son herbe verte et rase et ses écureuils gris, énormes, écrasés. Un désert - huit voies de chaque côté - séparait un monde encore d'enfance, ma chambre, son terrarium, ses jeux, d'un monde de mystères révélés derrière le tronc de l'arbre de la cour, dans l'ombre des gradins du terrain d'athlétisme, au détour d'un couloir, entre les casiers. Elle avait un appareil dentaire imposant. Je n'étais nullement gêné par ces gemmes violettes, par ce qu'elles protégeaient. Je balbutiais des odes, des chansonnettes, des hymnes, je glissais des poèmes - imprimés, par honte de mon écriture - dans la grille qui menait à son monde, à l'autre monde de sa propre vie, de sa propre chambre, cocagne, Numidie : ses affaires. Étrange : je ne puis me remémorer cela sans la sensation honteuse que tout autour de nous buvait énormément d'eau. Le décor était de geysers alignés, rotations parfaites, automatiques, dont la brume irisait. Une lutte était menée, dans chaque collège, dans chaque lycée, dans chaque estate, dans chaque cour de musée ou de conservatoire, dans chaque plate-bande de zone commerciale, contre une chaleur des origines, mccarthienne, antédiluvienne, oui : torride. Et je m'en allais.
On veut saisir un peu d'air soudain - la main creuse devant elle, en demi-cercle, un sable invisible - et on se souvient. Je saisissais un peu de chair pour la première fois. Houston ondulait sous une chaleur qui, je crois, mérite enfin l'adjectif torride. Ces ondulations présageaient autre chose : les pluies du désert qui tantôt s'abattraient. On prenait toujours la voiture pour la simple raison que les trottoirs n'existaient plus au-delà de ces banlieues sages, ce périurbain texan avec ses maisons en carton-pâte, son herbe verte et rase et ses écureuils gris, énormes, écrasés. Un désert - huit voies de chaque côté - séparait un monde encore d'enfance, ma chambre, son terrarium, ses jeux, d'un monde de mystères révélés derrière le tronc de l'arbre de la cour, dans l'ombre des gradins du terrain d'athlétisme, au détour d'un couloir, entre les casiers. Elle avait un appareil dentaire imposant. Je n'étais nullement gêné par ces gemmes violettes, par ce qu'elles protégeaient. Je balbutiais des odes, des chansonnettes, des hymnes, je glissais des poèmes - imprimés, par honte de mon écriture - dans la grille qui menait à son monde, à l'autre monde de sa propre vie, de sa propre chambre, cocagne, Numidie : ses affaires. Étrange : je ne puis me remémorer cela sans la sensation honteuse que tout autour de nous buvait énormément d'eau. Le décor était de geysers alignés, rotations parfaites, automatiques, dont la brume irisait. Une lutte était menée, dans chaque collège, dans chaque lycée, dans chaque estate, dans chaque cour de musée ou de conservatoire, dans chaque plate-bande de zone commerciale, contre une chaleur des origines, mccarthienne, antédiluvienne, oui : torride. Et je m'en allais.