Aux États-Unis, en France et ailleurs, certaines villes autrefois refuges deviennent hostiles à la diversité.
Aucun jeu n'a mieux retranscrit cela que #TheWitcher3 avec Novigrad. Pour la NEWSLETTER de PSI, notre chroniqueuse Fanny a écrit sur le sujet :
Les villes ne basculent jamais d’un seul coup. Elles plongent lentement, presque imperceptiblement, au rythme des discours, des peurs et des fake news. Novigrad dans The Witcher 3: Wild Hunt en est un exemple presque troublant. Difficile aujourd’hui de ne pas penser à elle dans le cadre des élections municipales.
Pourtant, en 2015, alors que The Witcher 3: Wild Hunt pointait le bout de son nez dans toutes les chaumières de joueurs et de joueuses, je n’avais pas encore connaissance de son existence. Deux ans plus tard, ce jeu allait se graver en moi comme l’une de mes plus grandes histoires d’amour vidéoludiques. The Witcher 3: Wild Hunt est évidemment une réussite sur tous les plans, mais arrêtons-nous ici sur celui qui m’intéresse dans cette newsletter : Novigrad.
Comment évoquer les villes sans penser à la merveille que nous a proposé CD Projekt RED ? Riche et indépendante, Novigrad est située sur la côte de la Rédanie, à l’embouchure du Pontar, donc au carrefour du commerce entre tous les Royaumes du Nord et le Sud. Je me rappelle encore de la première fois que j’ai parcouru ses ruelles et ses places, traversé ses faubourgs pour atteindre le palais du Feu Éternel sur ses hauteurs et visité chaque espace de vie que la ville m’offrait. J’ai flâné, observé le lever de soleil sur les bâtisses, tué des bandits au port, fait fuir des chats et joué au Gwynt avec le banquier de la place du Hiérarque. Et comment ne pas mentionner l’Esturgeon Doré ? Toute ville médiévale qui se respecte ne peut passer à côté d’une taverne bruyante remplie d’ivrognes, de bagarres, de joueurs de Gwynt, de bières renversées et de bardes jouant, objectivement, l’une des meilleures musiques de l’OST : A Story You Won’t Believe.
Mais au-delà même de son design et de l’amour que je lui porte, Novigrad est une ville politiquement complexe dans laquelle se jouent de nombreux desseins. Au début de The Witcher 3, certains des royaumes du Nord ont déjà été conquis par l’Empire de Nilfgaard. Le roi Radovid est le souverain de la Rédanie, l’un des principaux royaumes du Nord, et reste le seul capable de s’opposer à l’Empire. L’empereur Emhyr var Emreis et le roi Radovid, alors tous deux en conflit, souhaitent obtenir le soutien de Novigrad en raison de sa richesse et de sa situation géographique avantageuse. Ce conflit, combiné à l’influence du culte du Feu Éternel, joue un rôle crucial dans son évolution politique.
Avant ces événements, Novigrad se présentait comme une ville neutre et accueillante pour des populations discriminées, notamment les mages, qui y voyaient un espace refuge : statut de ville libre, anonymat dû à une forte population et présence d’un réseau clandestin capable de dissimuler des individus. En effet, les mages deviennent les boucs émissaires à la suite de l’assassinat de plusieurs rois du Nord. Radovid met en place une purge brutale en accordant notamment son soutien politique et financier à des chasseurs de sorcières. Il n’est alors pas étonnant que des populations discriminées aient choisi Novigrad comme abri, dans l’attente d’un passage sécurisé vers des contrées plus sûres comme Skellige.
En parallèle, le culte du Feu Éternel, déjà dominant à Novigrad et propageant un discours manichéen sur la sécurité face aux forces du chaos, la pureté et l’ordre, voit son influence s’accroître du fait de la guerre entre l’Empire et le roi Radovid. Le culte du Feu Éternel et les chasseurs de sorcières en viennent à exploiter la peur de la guerre et le ressentiment de la population envers les mages. Lors de mes visites en ville, j’ai de nombreuses fois entendu des prêtres encourager la dénonciation des mages : « Les dénoncer n’a rien de honteux, c’est le devoir de tout citoyen », ou encore appeler à sauver Novigrad du chaos : « Sauvons notre bien-aimée Novigrad ! Notre ville libre ! », mettant ainsi en scène ce besoin de délivrer la ville du mal.
Rapidement, la ville passe alors d’un espace refuge à un centre de persécution : bûchers sur les places publiques, rafles de mages, dénonciations entre voisins. Novigrad tombe alors dans une paranoïa permanente, dans laquelle tout signe de magie ou de simple différence peut suffire à finir sur le bûcher.
Doucement, sans un bruit, Novigrad bascule dans une politique violente de la peur et du rejet, contraignant une grande partie de ses habitants à fuir pour survivre.
À la lumière des dernières élections municipales, difficile de continuer à voir cette ville comme un simple souvenir vidéoludique. Parce qu’en réalité, Novigrad ne raconte pas seulement une fiction. Elle met en scène un mécanisme bien réel : celui d’une ville qui apprend, peu à peu, à craindre, à désigner, puis à exclure.
Une question reste en suspens : vers quoi nos propres villes sont-elles, elles aussi, en train de glisser ?