L'éditorial du jour du Nouvelliste
Au pays des génies anormaux
Par Valéry Daudier
Haïti n’est pas le seul pays au monde rongé par une crise sécuritaire, mais c’est peut-être le seul pays dont c’est la capitale – où tous les pouvoirs publics, la vie économique et sociale sont concentrés – qui est autant concernée. Tout se déroule à la barbe des autorités.
Dans un pays « normal », une bande armée retranchée dans un bidonville ne saurait contraindre « président et co-présidents », premier ministre, ministres, directeurs généraux, forces de sécurité à abandonner leurs bureaux.
Dans un pays « normal », on n’accepterait pas que des bandes criminelles, depuis plus de quatre ans, incendient presque tout sur leur passage, kidnapent et tuent sans répit, poussant plusieurs dizaines de milliers de familles à la rue. L’Etat, qui détient le monopole de la violence, prendrait des mesures appropriées pour pallier la situation.
Dans un pays « normal », on n’accepterait pas que le seul aéroport international de la capitale soit fermé pour cause d’insécurité. La question serait traitée à la hauteur de sa dimension. On ferait tout pour faciliter la reprise des activités.
Dans un pays « normal », la capitale d’un pays ne serait pas coupée par voie terrestre de ses villes de province durant plus de quatre ans à cause de la présence de gangs armés sur les routes. L’autorité de l’Etat aurait donné signe de vie.
Dans un pays « normal », la diplomatie haïtienne se mettrait au travail pour reprendre des relations normales avec la République dominicaine en vue d’apaiser les tensions entre les deux pays partageant l’île. On solliciterait des appuis pour lutter contre le trafic d’armes et de munitions qui alimente les gangs en Haïti que le président dominicain Luis Abinader vient de qualifier d’« organisations terroristes ».
Dans un pays « normal », on n’aurait pas eu aujourd’hui, depuis près d’un an, neuf « présidents » formant le Conseil présidentiel de transition (sans compter les ministres, les directeurs généraux, les secrétaires d’Etat…) à absorber les maigres ressources de l’Etat. On n’aurait pas autant dépensé pour faire en sorte que les conseillers présidentiels ne manquent de rien en termes d'avantages et des privilèges dont jouit un président de la République « normal », élu démocratiquement. On n’aurait pas à concentrer neuf blindés pour autant de conseillers présidentiels et autant de véhicules pour leurs femmes et maîtresses. Les nombreux policiers et militaires attachés aux services de nos chères autorités seraient plus utiles à se battre sur les fronts contre les criminels.
Dans un pays « normal », les querelles personnelles au plus haut sommet de l’Etat seraient mises de côté au profit de l’intérêt collectif.
Il est clair qu’il n’y a aucun plan, aucune vision, pour lutter efficacement contre l’insécurité. Le CPT et l’actuel Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, en bons spectateurs, assistent, comme tout le monde, à l’effondrement total de ce pays. Travail de génie ! De génies anormaux.
Valéry Daudier