J'ai passé cette année deux mois en Chine 🇨🇳
Tout ce qui suit est le fruit des échanges et ressentis que j'ai eus sur place, puis de mes lectures. Ce n'est pas une vérité, c'est simplement ce que j'en retire 👇
1️⃣ Nous n'utilisons pas le mot « liberté » pour désigner la même chose.
Pour un Français, la liberté est d'abord une protection contre l'État et le pouvoir absolu. Historiquement, c'est ça notre grande peur.
Et de là, découle notre imaginaire politique. La Déclaration des droits de l'homme, c'est par exemple l'idée que l'individu possède des droits qui précèdent l'État et que celui-ci doit respecter. Être libre chez nous, c'est pouvoir dire non, critiquer, manifester, ne pas être observé...
Pour les chinois, la liberté se définit d'abord par l'absence de chaos. Être libre, c'est manger à sa faim, circuler sans danger, envoyer ses enfants à l'école, voyager...
Car la grande peur chinoise, ce n'est pas la tyrannie : c'est le désordre. L'histoire du pays est rythmée par l'alternance entre l'ordre et le chaos. On peut prendre pour exemple ce que les Chinois appellent le « siècle d'humiliation », de la première guerre de l'opium en 1839 jusqu'en 1949. Si on ne comprend pas ce qu'a vécu la Chine durant ce siècle, on ne peut pas comprendre ce qu'elle est aujourd'hui.
Dans les grandes lignes : la Chine a tenté d'interdire l'opium que les Britanniques écoulaient massivement, et qui rendait dépendants des millions de Chinois. En réponse, Londres lui a déclaré la guerre et a gagné. La Chine a ensuite été battue à répétition par les puissances occidentales puis par le Japon, et a dû céder des territoires comme Hong Kong ou Taïwan, ouvrir ses ports, leur verser des sommes colossales et les laisser administrer des quartiers entiers de ses villes, où la loi chinoise ne s'appliquait plus. Le pays a fini envahi par le Japon, puis déchiré par la guerre civile.
La France a d'ailleurs joué un rôle dans tout ça. En 1860, des troupes françaises et britanniques ont pillé puis incendié le Palais d'Été de Pékin. La France a ensuite subtilisé le Vietnam à la tutelle chinoise en 1885 et gardé jusqu'en 1943 sa propre concession à Shanghai (très beau quartier encore aujourd'hui au demeurant).
Les Chinois ont tout ça en mémoire alors que chez nous, presque personne ne connaît cette page de l'histoire.
Évidemment, cette mémoire est soigneusement entretenue par le PCC avec l'intention de véhiculer de génération en génération l'idée que lorsque la Chine était faible et divisée, elle a été humiliée, et seul un pouvoir fort et uni l'empêchera de l'être à nouveau... En gros, les faits sont réels, mais leur mise en récit sert aussi à justifier le contrat actuel.
Mais toujours est-il que le résultat est là, et les Chinois ne pèsent pas la notion de stabilité comme nous le faisons. Les caméras à chaque coin de rue, que j'ai parfois trouvées oppressantes, la plupart des Chinois les voient comme une garantie de sécurité. Et pour être honnête, je ne me suis jamais senti aussi en sécurité que là-bas.
2️⃣ Le deuxième ressort est culturel.
La société chinoise ne s'est pas structurée en partant de l'individu, mais de ses relations : on y est d'abord le fils de, le parent de, le proche de... L'harmonie du groupe passe avant l'expression personnelle.
Ça se voit assez concrètement au quotidien. Chez nous, l'émancipation de l'individu est presque une valeur en soi. En Chine, s'affranchir du groupe ressemble presque à de l'égoïsme.
3️⃣ Le troisième ressort touche à la légitimité politique.
En France, un pouvoir est légitime parce qu'il a été élu. En Chine, il y a une sorte de légitimité du résultat : un pouvoir est légitime tant qu'il apporte l'ordre et la prospérité, et il la perd quand le désordre est de retour.
Or, sur le terrain du résultat, près de 800 millions de personnes sont sorties de l'extrême pauvreté en 40 ans. Des grands-parents qui ont connu la faim voient aujourd'hui leurs petits-enfants prendre le TGV. Allez convaincre ces gens-là que leur système a échoué.
Je pense que c'est là que se loge l'incompréhension qui règne entre nos deux pays. Nous regardons la Chine en nous demandant pourquoi les Chinois ne réclament pas ce que nous avons. Et les Chinois nous regardent en se demandant pourquoi nous nous déchirons pour des libertés qui ne semblent pas nous rendre plus heureux, dans des pays qu'ils perçoivent comme en déclin. Chacun valorise ce qui lui a manqué, et tient pour acquis ce qu'il possède.
Tant que les Chinois auront la stabilité et la prospérité, ils accepteront de sacrifier ce que nous, Français, n'accepterions pas de sacrifier. Le PCC sait en ce sens qu'il doit remplir sa part du contrat.
Pour autant, je ne suis pas d'accord avec le tweet cité plus haut quand il qualifie le coût de ce système d'« apparent ». La liberté d'expression n'est pas juste un luxe, c'est le mécanisme qui permet à une société de corriger ses erreurs. La grande famine sous Mao a par exemple probablement été aggravée précisément parce que personne ne pouvait dire au pouvoir que sa politique était meurtrière.
Et ce contrat « prospérité contre libertés » ne protège que ceux qui l'acceptent. Pour ceux qui le refusent, des Tibétains aux Ouïghours, il n'existe aucun recours...
4️⃣ Mon dernier point, qui découle des trois précédents, c'est que nous parlons beaucoup de ce pays qui pèse si lourd, mais souvent sans le connaître.
Si je prends simplement l'exemple des Chinois eux-mêmes : je m'attendais à un peuple robotique et soumis. J'ai vu des vieilles dames attraper un policier par le col tout en lui criant dessus parce qu'il leur demandait d'aller danser ailleurs. Ça semble presque anodin, mais je n'aurais jamais pensé voir ça en Chine.
Je m'attendais à un peuple froid et fermé. J'ai rencontré des gens joyeux, qui adorent rire, et d'une gentillesse désarmante. Une passagère qui réveille ma femme dans un covoiturage pour lui offrir des fruits, une inconnue croisée dans un train qui nous invite au resto et commande la moitié de la carte, un hôte qui nous accueille avec un gâteau, des habitants qui engagent la conversation dans la rue pour nous souhaiter bon voyage…
Très peu parlent anglais, mais beaucoup dégainent leur téléphone pour traduire et discuter, avec une curiosité sincère pour les étrangers, qu'ils croisent encore rarement en dehors des grandes villes. Ils connaissent bien mieux notre pays que nous ne connaissons le leur, même en termes d'actualités et malgré le fait qu'ils sont factuellement dans une bulle (notamment à cause du firewall).
Dans chaque ville, des retraités se retrouvent dans les parcs pour faire du sport, jouer aux cartes ou au mah-jong, et chaque soir, des dizaines de personnes de tous âges dansent ensemble sur les places. Cette vie de quartier en collectivité a quasiment disparu chez nous.
Alors évidemment, je n'ai pas évoqué le PCC avec eux, avant-tout par prudence et pudeur. Mais je n'ai en tout cas pas eu le sentiment de rencontrer un peuple écrasé dans son quotidien par l'autorité, en grande partie, une fois de plus, parce qu'il accepte de respecter sa part du « contrat ».
Bref, ce voyage ne m'a pas du tout rendu pro-Chine mais il m'a rendu plus prudent. Comprendre pourquoi un peuple accepte un système ne revient pas à le cautionner, mais ne pas faire l'effort de le comprendre revient à le caricaturer.
Il faut juste aussi avoir conscience que la propagande n'existe pas que là-bas. Le mieux reste encore d'aller voir, et de se faire son propre avis ✌️
La dicadura china no tolera la mofa porque, como toda dictadura, basa su poder en el temor. Burlarse de ella y sus símbolos provoca el efecto contrario: la risa. Y donde hay risa no hay miedo. Y si no hay miedo, no hay poder.