Un débat, ça se fait avec des chiffres et des arguments. Alors parlons de Mistral.
Ça me fait chier de voir cette boîte se faire autant démonter ces derniers temps. On les portait aux nues quand ils incarnaient les espoirs français de l’open-weight. Aujourd’hui, leur projet industriel devient plus concret, les partenariats se multiplient, et une partie du débat consiste à expliquer qu’ils ne valent plus rien. Regardons ce qui vient de se passer.
Depuis le début de septembre, Mistral a annoncé une levée de 3 milliards d’euros, pour une valorisation supérieure à 21 milliards. Samsung mène le tour, après ASML à la série C. L’entreprise dit accompagner plus de 125 grands comptes dans 20 pays, dont Airbus, ASML et HSBC. Samsung prévoit d’intégrer les services de Mistral, dont Mistral Large, dans ses opérations de semi-conducteurs, pour des modèles sur site.
Mistral est aussi membre fondateur de la coalition Nemotron lancée par Nvidia. Le premier projet annoncé est un modèle de base co-développé avec Nvidia. Ça ne dit rien encore sur la qualité des modèles maison. Ça place Mistral dans la fabrication de modèles ouverts, avec le fournisseur de compute.
Avec Cloudera, annoncé le 10 septembre, il s’agit de déployer les modèles au contact des données des entreprises : cloud privé ou public, serveurs internes, jusqu’aux environnements entièrement coupés d’Internet. Pour une banque ou un industriel qui ne peut pas envoyer ses données n’importe où, cette possibilité fait partie du produit qu’il achète.
Le 15 septembre, avec TotalEnergies, on parle d’un programme commun : plus de 100 millions d’euros sur trois ans, et un laboratoire scientifique partagé. L’objectif : développer des modèles pour les géosciences, l’exploration et l’ingénierie des réservoirs, à partir des données et du savoir-faire industriel de Total. C’est l’investissement prévu pour le programme.
Le 16 septembre, avec Mozilla, Mistral Small 4 arrive dans Firefox Smart Window, encore en bêta, en France et en Amérique du Nord, au sens États-Unis et Canada. L’assistant s’appuie sur les onglets pour aider à chercher et retrouver de l’information. Le modèle est hébergé : Firefox ne le fait pas tourner sur la machine. Mistral indique que le Royaume-Uni et l’Allemagne doivent suivre dans l’année. C’est une voie de distribution auprès du grand public, en complément des grands comptes.
Ces annonces ne prouvent pas que tout fonctionne déjà ni que Mistral va gagner. Elles montrent une entreprise qui cherche à faire entrer ses modèles dans des métiers, des infrastructures et des usages. Il faut juger cette construction aussi.
Et là, on vient leur faire la morale avec « mon Qwen 3.8 27B est meilleur que Mistral Medium 3.5 ». Ce 27B peut gagner sur une tâche, avec certains réglages, à un certain coût. S’il tourne très bien sur ton grille-pain, tant mieux. Il reste à montrer en quoi ce test suffit à disqualifier toute l’offre de Mistral.
J’utilise moi-même du local. Pour une partie de mon travail agentique exigeant, je cherche un niveau de capacité que je ne retrouve pas dans tous les petits modèles. DSV4.1 est bon, mais ne suffit pas à tous mes usages, et je suis incapable de l’héberger de mon côté. Mon besoin, c’est aussi d’accéder à un gros modèle open-weight avec une vitesse utilisable, sans devoir administrer toute l’infrastructure. Le faire tourner chez soi est possible pour certains. Ça ne règle pas les besoins de tout le monde.
C’est précisément ce que je trouve intéressant avec GLM 5.3 sur Mistral Vibe. C’est un modèle tiers développé par https://t.co/IQy9WBbaSd. Mistral l’héberge et dit le servir sans le modifier. MiMo arrive dans la course mais pour le moment c'est le meilleur compromis poids/capacité d'éxecution. Ils ne prétendent pas l’avoir inventé. Ils proposent d’y donner accès et d’en assurer l’exploitation sur les datacenters qu’ils déploient.
Je ne vois pas pourquoi on en voudrait à une boîte qui a largement participé à l’essor de l’open-weight d’en profiter aujourd’hui. Si de très bons modèles sont disponibles librement et qu’ils répondent à un besoin, autant les exploiter. C’est aussi l’intérêt de l’open-weight : permettre à d’autres de construire des services et des infrastructures autour de ces modèles.
Pour pas mal de mes besoins, je veux pouvoir choisir parmi plusieurs modèles tout en gardant une exécution en Europe et, pour certains appels API, du ZDR : les données ne sont pas conservées après traitement.
Quand certains voient uniquement un relâchement dans la course au meilleur modèle, j’y vois aussi une diversification et une intégration verticale. Des modèles maison et des modèles tiers, des outils de développement, des applications, de la personnalisation avec Forge et du compute. L’ambition, c’est qu’une entreprise puisse adapter l’IA à ses connaissances, la déployer et l’utiliser dans la durée.
Cette stratégie ne dispense pas Mistral de faire progresser ses propres modèles. La recherche fait partie de leur promesse, et la dernière levée doit notamment la financer. Entre deux générations, l’inférence et les produits peuvent prendre le relais, à condition de dégager des marges. Les déploiements montrent ce qui fonctionne, ce qui échoue et ce que les clients attendent. Ces retours peuvent améliorer les outils, les évaluations et les modèles, dans le respect des engagements sur les données. La logique est plausible ; il reste à la montrer.
Utiliser un modèle ouvert étranger dans une infrastructure que l’on choisit peut aussi contribuer à notre autonomie. La souveraineté se juge sur le contrôle des données, du déploiement, des dépendances et de la possibilité de changer de fournisseur. J’aimerais même qu’ils aillent plus loin dans la démarche lorsque les licences le permettent : adapter ces modèles à des métiers, les post-entraîner, en distiller des versions plus économiques.
Ce que je reconstitue tient en une ligne : un modèle, une infrastructure, un harnais, et des retours de terrain. Là où je ne peux pas les défendre, c’est la communication. Leur stratégie est probablement plus cohérente qu’elle n’en a l’air, mais elle est si mal racontée qu’on doit la reconstituer entre les lignes. Sur un marché qui bouge aussi vite, laisser ce vide revient à laisser les autres expliquer à leur place ce qu’ils font.
Qu’ils aillent chercher une bête de foire à l’américaine, un Marc Benioff capable de monter au créneau et d’exposer clairement la direction. Quelqu’un qui sache dire ce qu’ils construisent, ce qui manque encore et pourquoi ils font ces choix. Pour le grand public comme pour nos boîtes.
Il faut aussi éviter de balayer les retours des builders avec un simple « tu n’es pas la cible ». Ceux qui testent, intègrent, documentent et recommandent les outils participent à leur adoption. X compte dans la formation de l’opinion. On ne peut pas vouloir une communauté autour de l’open-weight, puis évacuer ses questions quand elles deviennent inconfortables.
Sur Cédric O, les faits d’abord. S’entourer de gens qui connaissent les décideurs et savent ouvrir des portes fait partie du développement d’une entreprise. On peut discuter leur rôle, leur rémunération et les éventuels conflits d’intérêts. Le faible montant d’une souscription initiale ne démontre pas à lui seul une magouille.
J’aimerais qu’on garde un peu de mesure et d’ambition collective. Derrière Mistral, il y a des équipes qui travaillent. Il suffit de regarder xAI ou Gemini pour voir qu’un bon modèle ne se fait pas d’un claquement de doigts, même avec des moyens démesurés. On peut exiger des modèles compétitifs, des produits fiables et des explications claires, tout en leur laissant le temps de livrer. Soutenir Mistral n’oblige pas à prétendre qu’ils ont le meilleur modèle. Les critiquer n’oblige pas à souhaiter qu’ils se plantent.
@ZeroPointu@gchampeau Leurs propres modèles sont très bien aussi, et ils ont bien raison de proposer les open source/weight chinois (et pourquoi pas US).
Beaucoup de bad buzz autour de Mistral par méconnaissance de leur stratégie.
Mistral se construit comme un opérateur d'infrastructure IA verticalement intégré à l'échelle européenne :
- capacité de calcul en propre
- à terme conception de puces (si Dieu le veut)
- une couche de service (endpoints régionaux, agents, intégration)
- un catalogue de modèles qui s'ouvre aux modèles tiers (GLM-5.2 pour commencer)
Mistral ne le dit pas ainsi, mais l'hypothèse implicite est que les modèles se commoditisent par l'open source chinois, la distillation, etc. et qu'aucun modèle ne restera irrattrapable en moins de 12 mois.
Mieux, que l'on atteint des niveaux d'intelligence suffisants pour la plupart des usages et que donc l'enjeu est déjà plus sur les prix, les volumes, les intégrations, la sécurité, la gestion de données souveraines, que sur le classement exact au leaderboard.
Si cette hypothèse s'avère juste où va se loger la valeur ? En amont dans les infrastructures physiques, en aval dans la distribution et l'intégration.
La cible commerciale est naturellement le segment des acteurs qui ont des enjeux de données et capacités souveraines. Administrations, défense, secteurs régulés, grands groupes européens. Et pour eux, très souvent, un modèle chinois servi sur une infrastructure souveraine passe en complétement de modèles plus petits et plus spécialisés (ce que produit Mistral) et est toujours bien mieux qu'un modèle fermé américain.
Mistral conserve des modèles maison pour trois raisons :
- légitimité auprès des acheteurs publics
- opportunités commerciales sur les petits modèles spécialisés
- police d'assurance si la frontière ne se commoditise pas
Tout cela est bien visible dans la structure financière de la boîte : des banques pour la dette sur des actifs physiques, un équipementier de semi-conducteurs comme premier actionnaire, un fabricant de puces en chef de file du dernier tour, un fonds soutenu par la Commission et un État autour de la table : depuis la série C de 2025, on est sur un projet industriel plutôt que sur un laboratoire.
Je fais partie de ceux qui pensent que l'armée française devrait commander à Mistral un modèle frontière de défense, car nous ne pouvons prendre le risque que les capacités offensives de modèles fermés surpassent nos capacités défensives.
Mais la stratégie actuelle de Mistral est cohérente, et ils sont en train de construire pour la première fois en Europe depuis les années 80 un véritable acteur stratégique de l'industrie numérique.
La plupart des détracteurs de Mistal oublient :
- le côté miraculeux jusqu'à présent de cette trajectoire
- l'intérêt massif pour la France de bénéficier d'un tel acteur, modèles frontières ou pas
Nous sommes un pays de guerre civile, et la haine contre le macronisme touche injustement Mistral.
C'est bien dommage, d'autant plus que ce sera peut-être la chose la plus positive pour la puissance du pays qu'il restera des années 2020.
@Mothhto - Qwant avance sur son propre index en commun avec ecosia, depuis le rachat par OVH, les résults sont + internes que Bing.
- Vu passer ici, visiblement ça semble fake, je continue de creuser.